Dé-Lire Butor: Gabrielle D. Frémont
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Dé-Lire Butor: Gabrielle D. Frémont
2022 06:18
Études littéraires
Dé-lire Butor
Gabrielle D. Frémont
Lectures psychanalytiques
URI : https://id.erudit.org/iderudit/500471ar
DOI : https://doi.org/10.7202/500471ar
Éditeur(s)
Département des littératures de l'Université Laval
ISSN
0014-214X (imprimé)
1708-9069 (numérique)
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La mère en abyme
Détruire, dit-il
[...] Bleston dont je ronge la carapace par cette écriture, par cette lente
flamme acharnée issue de tes propres entrailles, cette flamme qui peu à peu
se reflétera, se réveillera [...], s'affermira par cette résonance14.
Un intense sentiment de persécution envahit bientôt le
champ textuel, laissant derrière lui ces « braises que j'attise»
de regrets et de mauvaise foi, ces lambeaux de phrases al-
longées comme autant de cadavres calcinés. Jacques Revel
projette sur la ville sa propre hostilité, irrépressible et fu-
neste : Bleston-mère veut sa peau, celle de ses «frères», en-
courage le crime, etc. À la fin, le narrateur sombre dans un
véritable délire paranoïaque que ne sont pas loin de partager
les autres protagonistes du drame de l'Emploi du temps,
James, Burton et l'inquiétant Horace Buck, tous ennemis
jurés de la ville meurtrière.
Le héros de la Modification semble près de glisser à son
tour, de façon maladive, sur la même pente. Malgré toutes
les preuves que le texte apporte du contraire, il se croit con-
tinuellement persécuté par sa femme: «Cet air perpétuel
d'accusation qui baignait ses moindres paroles et ses moindres
gestes 15 ». Lors d'un séjour de Cécile à Paris, les deux
femmes lui paraissent de connivence pour le mépriser : «Se
rapprochant toutes deux, formant un accord, une alliance
contre vous 16 ».
Il ne reste plus au sujet amoureux qu'à se détourner de
son objet de désir, devenu non seulement surmoi contraignant,
mais aussi miroir gênant et intolérable. Car il y a dans l'an-
goisse agressive et persécutive, tout comme dans le pro-
cessus de dévalorisation, une identification projective du moi
qui hait et qui craint sa propre image : Bleston reflète les
sentiments criminels de Jacques, Henriette, la médiocrité de
son mari, et Cécile, le vide intérieur de son amant. Il faut à
tout prix briser le miroir — une fois abîmé, l'objet terrifiant
cessera de faire peur ou envie —, le faire éclater en mille
morceaux et éclater soi-même du même coup. Angoisse pa-
ranoïde et clivage schizoïde s'entremêlent : le sujet se re-
trouve seul, rompu et désemparé (Delmont face à lui-même
dans son compartiment), avec l'impression d'être cerné par
un monde hostile (Revel plein d'effroi dans Bleston).
On remarquera que Pierre Vernier, en pleine phase dé-
pressive, retourne cette violence contre lui-même. À jamais
DÉ-LIRE BUTOR 451
La mâlitude
De l'ambiguïté scripturale
Notes
1
Serge Leclaire, Démasquer le réel, coll. Le champ freudien, Paris, Éd. du
Seuil, 1971, p. 11.
2
Georges Charbonnier, Entretiens avec Michel Butor, Paris, Éd. Gallimard,
1967, pp. 14, 15 et 106. Seuls les trois romans mentionnés plus haut
retiendront ici notre attention.
3
Mentionnons cependant que depuis la critique s'est orientée vers une
lecture moins rationalisée de Butor. Voir à ce sujet les études de Raillard,
Lyotard, Aubral, etc. dans Butor; Colloque de Cerisy, coll. 10/18, Paris,
Union générale d'éditions, 1974.
4
L'auteur lui-même fait remarquer le rapport évident qu'il y a entre les
trois livres : «Les romans l'Emploi du temps, la Modification, Degrés s'en-
chaînent» (G. Charbonnier, op. cit., p. 134). Pour sa part Georges Raillard
parle de «trilogie» (G. Raillard, Butor, coll. La bibliothèque idéale, Gal-
limard, 1968, p. 9).
5
Michel Butor, Degrés, Éd. Gallimard, Paris, 1960, pp. 383-384.
6
Mélanie Klein et Joan Rivière, l'Amour et la haine; étude psychanalytique,
traduit par Annette Stronck, Paris, Petite bibliothèque Payot, 1968, pp.
131-132.
7
M. Butor, l'Emploi du temps, coll. 10/18, Paris, Éd. de Minuit, 1957, p. 53.
s Ibid.
9
C'est-à-dire un passage de la position paranoïde-schizoïde à la position
dépressive, selon les théories kleiniennes.
1
° M. Butor, la Modification, coll. 10/18, Paris, Éd. de Minuit, 1957, p. 124.
11
S. Leclaire, op. cit., p. 147.
12
M. Butor, la Modification, p. 272.
13
Ibid., p. 110.
ÉTUDES LITTÉRAIRES - DÉCEMBRE 1978 458
14
M. Butor, l'Emploi du temps, p. 435. L'expression «mère increvable»,
employée plus haut, est de Julien Bigras. Voir Interprétation, no 21, Mont-
réal, printemps 1978, p. 23.
15
M. Butor, la Modification, p. 186.
1
6 Ibid., p. 276.
17
M. Butor, Degrés, p. 364.
™ Ibid., p. 365.
19
M. Butor, la Modification, p. 18.
20
M. Butor, l'Emploi du temps, p. 161.
21 M. Butor, Degrés, p. 111.
22 M. Klein, J. Rivière, op. cit., p. 125.
23 M. Butor, Degrés, p. 374.
24 Ibid., p. 379.
25 À remarquer que, dans la Modification, la rivalité est reportée du côté
des femmes, s œ u r s par le cœur, mais rivales par la situation puisqu'elles
aiment le même homme.
26 Scilicet 2/3, Paris, Éd. du Seuil, 1970 (cité dans S. Leclaire, op. cit., p. 36).
À remarquer que dans cette optique, l'objet de besoin (ou l'objet réel)
équivaut à l'objet mère.
27 S. Leclaire, On tue un enfant, coll. Le Champ freudien, Paris, Seuil, 1975,
p. 25.
28 M. Butor, l'Emploi du temps, p. 303.
29 Autrement dit, il y aurait alors un retour à une position narcissique anté-
rieure, à cet univers monosexuel dont il a été question plus haut.
30 M. Butor, la Modification, p. 274.