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Niagara C Mavrikakis 182 Pages

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CATHERINE

Tout coule. Au pied des chutes, l’eau bouillonne


et l’écume grandit. Plus loin, les fleuves impassibles MAVRIKAKIS
n’en finissent plus d’irriguer le territoire, charriant
les corps et d’infinies histoires à travers le continent.

NIAGARA
Dans ce mouvement insaisissable, du Saint-Laurent
au lac Ontario, puis du fleuve Mississippi au golfe
du Mexique, l’énergique narratrice de Niagara
guette la silhouette fantomatique de sa mère qui
dérive, et celles de tous ses disparus qui l’accom-

NIAGARA
pagnent au fil de l’eau.
« Je vois ce trajet insensé dans mes rêves.
Cela commence toujours par une phrase en voix
off prononcée méticuleusement par Marguerite
Duras : Tout coule, on ne se baigne jamais dans
le même fleuve… tout coule. Marguerite, au creux
de mes nuits, se moque de voler leurs pensées
aux grands philosophes. »

C A T H E R I N E M A V R I K A K I S a publié de nombreux
romans, dont La ballade d’Ali Baba, Les derniers
jours de Smokey Nelson, Le ciel de Bay City,
Oscar De Profundis et L’Annexe. Elle est aussi

CATHERINE MAVRIKAKIS
l’autrice d’un oratorio, Omaha Beach, d’un récit,
L’absente de tous bouquets, et d’essais, parmi
lesquels Diamanda Galás. Guerrière et gorgone. Sa
plus récente fiction s’intitule Impromptu. Son œuvre,
traduite en plusieurs langues, a été maintes fois
récompensée (notamment par le Prix des collégiens,
le Prix des libraires et le Grand Prix
du livre de Montréal).

978-2-89822-093-7
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NIAGARA

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de la même autrice

fiction
Impromptu, La Contre Allée, 2021 ; Héliotrope, 2022.
L’absente de tous bouquets, Héliotrope, 2020.
L’Annexe, Héliotrope, 2019.
Ce qui restera, Québec Amérique, 2017.
Oscar De Profundis, Héliotrope, 2016.
La ballade d’Ali Baba, Héliotrope, 2014 ; série « P », 2021.
Les derniers jours de Smokey Nelson, Héliotrope, 2011 ; série « P », 2021.
Deuils cannibales et mélancoliques, Héliotrope, 2009 ; série « P », 2015.
(Trois, 2000, pour l’édition originale.)
Le ciel de Bay City, Héliotrope, 2008 ; série « P », 2011.
Omaha Beach, Héliotrope, 2008.
Fleurs de crachat, Leméac, 2005 ; BQ, 2016.
Ventriloquies (avec Martine Delvaux), Leméac, 2003 ; BQ, 2021.
Ça va aller, Leméac, 2002 ; BQ, 2013.

essai
Diamanda Galás, Héliotrope, série « K », 2014.
Ce que dit l’ écorce (avec Nicolas Lévesque), Nota Bene, 2013.
L’ éternité en accéléré, Héliotrope, série « K », 2010.
Condamner à mort. Les meurtres et la loi à l’ écran, PUM, 2003.
La mauvaise langue, Champ Vallon, 1996.

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Catherine Mavrikakis

NI A G A R A

h é l io t rope
rom a n

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Maquette de couverture et photo : Antoine Fortin
Maquette intérieure et mise en pages : Yolande Martel

Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec


et Bibliothèque et Archives Canada

Titre : Niagara / Catherine Mavrikakis.


Noms : Mavrikakis, Catherine, 1961- autrice.
Identifiants : Canadiana 20220012342 | ISBN 9782898220937
Classification : LCC PS8576.A8579 N53 2022 | CDD C843/.6—dc23

Dépôt légal : 3e trimestre 2022

Bibliothèque et Archives nationales du Québec


Bibliothèque et Archives Canada
© Héliotrope, 2022

Héliotrope reconnaît l’appui financier du gouvernement du Canada.


Héliotrope remercie le Conseil des arts du Canada et la Société de ­développement
des entreprises culturelles du Québec (SODEC) de leur soutien.
Héliotrope bénéficie du Programme de crédit d’impôt pour ­l ’édition de livres du
gouvernement du Québec, géré par la SODEC.

impr imé au canada

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À mon cousin Philippe, ce grand nageur,
qui nous entraîne dans sa chute

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Dans l’ interminable
Ennui de la plaine,
La neige incertaine
Luit comme du sable.
Paul Verlaine

and the gulf enters the sea and so forth,


none of them emptying anything,
all of them carrying yesterday
forever on their white tipped backs,
all of them dragging forward tomorrow.
it is the great circulation
of the earth’s body, like the blood
of the gods, this river in which the past
is always flowing. every water
is the same water coming round.
everyday someone is standing on the edge
of this river, staring into time,
whispering mistakenly :
only here. only now.
Lucille Clifton, « The Mississippi River
Empties Into The Gulf »

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Le Voile de la Mariée

À Niagara, la première fois, je suis allée très jeune.


Trois ans, j’avais tout juste trois ans. C’était l’hiver.
Une vieille diapositive, déterrée ces jours-ci, me montre
aux côtés de ma mère, fière, devant un parapet de
pierre et de métal. Maman porte un manteau et un
chapeau d’astrakan. Les bottillons en loup marin
qu’elle a achetés très cher dans une boutique de la
Place Versailles, à Montréal, lui donnent un petit air à
la mode. Les chaussures sont lourdes. Elles dévoilent
une fermeture éclair sur le devant et une semelle en
gomme. Néanmoins, avec elles, ma mère se permet
une pose coquine. Elle avance le pied droit sur le côté
et son corps se retrouve dans un étrange déséqui-
libre que je connais. Les mannequins françaises dans
Jours de France jouaient ainsi avec leurs jambes, en
souriant.

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Maman se pavane devant les chutes, celles du Voile
de la Mariée, les plus modestes à Niagara. C’est une
de ses premières vraies virées en Amérique avec mon
père et elle pense qu’elle fera beaucoup de voyages en
manteau de fourrure noire ou en robe de soie verte avec
ce mari tout neuf, qu’elle n’épousera en fait que plus
tard, quand elle aura réussi à divorcer de Pierre, son
Français. Celui-là, il ne lui a donné que des baffes et
l’a fait vivre dans la misère !
Mieux vaut donc l’oublier et tourner la page au plus
vite.
Maman est enceinte de mon frère qui naîtra en sep-
tembre. Elle semble grosse de son futur de femme. Les
chutes sont grosses, elles aussi, de toute l’eau qu’elles
retiennent en elles. Elles ont l’air gelées, pétrifiées. Il
fait excessivement froid. Un froid de canard, a dû dire
ma mère devant les chutes. J’aimais quand elle répétait
cette expression, sa favorite. Je ne peux voir un canard
ni une outarde sans y penser. Un froid de canarda,
ajoutait-elle souvent en riant. Le mouvement des eaux
s’est vu arrêter par la glace. Il s’est métamorphosé en
stalactites blanches. Il en reste ahuri.
Ma mère aussi paraît figée dans le temps du bonheur
qui ne durera pas.
Le bruit des chutes s’estompe dans la froidure. On
n’entend rien.

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Il n’y a pas de bande sonore avec la diapositive.
Je me retrouve aux côtés de maman, comme tou-
jours sur les photos de mon enfance. Je suis couverte
d’un étroit manteau de lapin et d’un chapeau en loutre
beaucoup trop grand pour moi. Mes vêtements doivent
me durer au moins trois ans. Nous n’avons pas beau-
coup d’argent, malgré les fourrures que nous portons
fièrement. Au Canada, ma mère reste frileuse et elle a
décidé de nous protéger du froid de canarda grâce à des
peaux d’animaux, quitte à nous priver du reste.
Sur l’image, on voit à peine mes yeux. Ma toque les
cache en grande partie.
Ma mère m’habille toujours comme elle. Ce sera
ainsi durant ma jeunesse. J’ai donc l’air de la copie ratée
d’un original extraordinaire. Je ne peux bouger dans
mes beaux atours. Il ne faut pas que j’altère l’image
que ma mère garde de sa fille. La ridicule chose que
j’incarne a visiblement peur. Peur de quoi ? Que la
mère tombe dans les chutes glacées, que son corps se
retrouve emporté par une bourrasque de vent et que
la merveilleuse dame au manteau d’astrakan lui soit
enlevée à jamais par le Voile de la Mariée.
Sur cette photo du bonheur de ma mère, j’ai l’air
inquiète, très inquiète. Maman, ne tombe pas ! Reste là,
suspendue dans ta chute comme le font les chutes. Je ne
veux pas te perdre, tu es tout ce que j’aime… Reste là.

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Dans ce temps différé de l’ hiver qui congèle tout, même
le malheur.
Je sais déjà, enfant, que la tempête arrive, que la vie
s’annonce et que les vents vont apporter le grand dégel
des consciences.
L’existence se fera Niagara. Elle coulera sans pitié.
Mais sur la photo, ma mère demeure heureuse.
Je lui serre la main.
Les chutes sont paralysées.
Le temps ne passe plus.
Ma mère est morte plus de cinquante années après la
prise par mon père de cette photo. Elle a chuté dans les
chutes. Il fallait s’y attendre. Plouf, plouf et replouf ! Au
centre du Voile de la Mariée, à quatre heures du matin
et à quatre-vingt-quatorze ans, cela n’a rien de banal.
S’est révélée ce jour-là la béance de Niagara. Cela a eu
lieu à l’Hôpital général de Montréal, sur le chemin de la
Côte-des-Neiges. Un dernier jour de grand froid durant
l’hiver. La voix d’une jeune infirmière m’a réveillée à
l’aube. Pour me dire : Malgré le gel, voici le printemps
déjà… L’eau coule. Vous le sentez, non ? Votre mère a eu
un ACV ou encore elle est tombée dans le trou d’eau que
forme le sol américain à Niagara. On ne retrouve plus
son corps. On le cherche. Si l’on ne fait rien, il errera
jusqu’au golfe du Mexique en passant par le Mississippi,
le grand ruisseau qui va du nord au sud des États-Unis.

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Un voyage digne des premiers explorateurs ou d’une goutte
d’eau.
Je vois ce trajet insensé dans mes rêves. Cela com-
mence toujours par une phrase en voix off prononcée
méticuleusement par Marguerite Duras : Tout coule,
on ne se baigne jamais dans le même fleuve… tout coule.
Marguerite, au creux de mes nuits, se moque de voler
leurs pensées aux grands philosophes. De toute façon,
pour Héraclite, il n’y a plus d’héritier, ou alors il fau-
drait en déclarer trop. On peut donc le piller tant qu’on
veut.
J’ai trois ans ou cinquante-cinq et je ne tiens pas ma
mère assez fermement. Le vent la soulève, les chutes
coulent, tout à coup abondantes. C’est une venue au
monde ou une mise à mort. Maman se perd dans les
flots, elle me fait signe de la main. Ne plonge pas tout de
suite. Viens plutôt me retrouver dans le golfe du Mexique,
quand tu pourras. Ne te précipite pas. Laisse-moi errer
un peu, je veux me retrouver. Je n’ai jamais existé pour
moi. Je trouvais crevant de coller à mon image, de jouer à
être ta mère… Là, je ne suis plus rien. Cette disparition,
quelle occasion en or ! Tu me rattraperas à La Nouvelle-
Orléans, dans une taverne infâme de Bourbon Street. Je
prendrai un gros verre de tequila, moi qui n’ai jamais
bu, et je me goinfrerai de frites, sans surveiller ma ligne.
On fera carnaval et je me serai déguisée en noyée ; j’aurai

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les yeux exorbités et la chair gonflée. Mon corps s’essaiera
à toutes les teintes de bleu et de mauve, comme dans cer-
taines toiles de Picasso. Mais tu me reconnaîtras à mon
odeur enivrante de varech et de boue.
Durant sa vie, maman n’a jamais appris à nager :
elle se disait paysanne, une créature de la terre, mais la
voilà devenue sirène. Les flots du Niagara la berceront
jusqu’au bout du continent.
Chateaubriand a écrit sur Niagara. Il appelait ces
monstrueuses chutes une cataracte, comme on dit une
catastrophe. Nous, nous avons un autre usage de ce
mot. Un usage à notre image, petit, minable. À la fin
de sa vie, ma mère ne voyait plus grand-chose, mais
elle refusait de se faire opérer. Pas question pour elle
qu’on joue avec son cristallin, et pourtant un coup de
bistouri et hop, hop, plus de cataractes ! En moins de
deux ! Adieu les chutes mortelles ! Une fois les cataractes
opérées, on ne tombe plus jamais.
Chateaubriand divague à partir des chutes. Certains
se demandent s’il est vraiment allé dans la région qu’il
a pourtant si bien décrite, même s’il exagère un peu.
On peut tout inventer quand on sait raconter. Les écri-
vains sont des menteurs. Les chutes restent un lieu
commun du romantisme et, sur le site ou dans ses
rêves, Chateaubriand ne pouvait être qu’inspiré par ces
paysages extraordinaires.

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Je me rappelle qu’enfant, au primaire, on m’avait fait
lire un extrait de Mémoires d’outre-tombe. Je m’étais sen-
tie grandement impressionnée par la solennité du ton.
Prisonnier involontaire de l’abbaye de Westminster,
Chateaubriand avait dû dormir parmi les défunts. Quel
amas de grandeurs renfermé sous ces dômes !
Niagara, c’est autre chose que Londres. Chateau­
briand parle d’aigles, de carcajous, d’ours, de cadavres
brisés d’élans et de mugissements entendus aux abords
des ravins d’eau. Il y va fort, l’écrivain. Il a le sens
de la description, Chateaubriand, le sens de la chute,
diraient les critiques. Et quand on finit son récit, on
ressent un plaisir mêlé de terreur. Juste ce qu’il voulait.
Moi, je n’invente rien, je n’ai aucune imagination.
Je suis allée aux chutes du Niagara en 1964. Et puis
voilà, j’en fais un roman, quelque cinquante-cinq ans
plus tard. Est-ce vraiment un roman ? Je me vois plutôt
comme une écrivaine du documentaire, une géographe
du territoire américain. Pourtant, je dois l’avouer, j’ai
quelque chose de Chateaubriand. Il faut s’assumer
comme artiste. Je suis en train d’écrire des mémoires
d’outre-tombe. Je ne possède bien qu’un sujet : ma mère
qui est morte. Alors je lui invente une vie dans l’au-
delà. Il faut bien que l’existence continue. Voilà ce
qu’on dit dans ces circonstances.

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Joyce Carol Oates a écrit sur Niagara un roman
que je n’ai pas trop aimé. Je préfère Oates quand elle
ne se précipite pas dans la fiction. J’adore ses essais,
son journal, ses mémoires. Question de goût. Je ne
me sens jamais d’accord avec elle, mais c’est ce que
j’apprécie dans ce qu’elle fait. Elle a la force d’avoir
tort… Son roman s’appelle The Falls. Je comprends le
jeu de mots, mais j’aurais préféré que ce soit Niagara.
J’aime beaucoup le nom Niagara ; pour moi c’est lié à
Gary, Indiana, une banlieue de Chicago qui a périclité.
Gary abritait les rêves de ma tante Gaby, qui vivait
là dans les années 1950 et 1960 avec son mari et mes
cousines, les jumelles, Amandine et Clémentine. À
partir de 1964, tous les étés, nous allions à Gary, sur le
lac Michigan. Je faisais à l’époque du hula-hoop avec
Shawna dans l’entrée de garage, le driveway… Je me
demande ce qu’elle est devenue, celle-là, Shawna. C’était
la voisine de ma famille. La baby-sitter d’Amandine et
Clémentine. Elle me paraissait si belle, avec ses cheveux
noirs attachés en queue de cheval. Elle doit bien avoir
soixante-quinze ans maintenant. Je ne l’ai pas revue
depuis 1968. Elle a pu prendre beaucoup de poids, s’être
transformée en coach de gym au Minnesota ou encore
elle est morte, comme mes cousines. Mais elle d’un
cancer du sein. Je ne pourrais pas la retrouver, même
si je le voulais. Mes cousines se sont fait écraser par un

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camion dans leur Chevrolet. Les journaux en ont beau-
coup parlé. Un énorme accident sur la route de South
Bend. Une tragédie. Elles avaient dix-neuf ans… Après
avoir suivi des cours de conduite automobile à seize
ans, elles avaient été admises à l’Université d’Urbana-
Champaign en littérature. Juste devant elles s’étalait
un grand et bel avenir. Cette splendide perspective
sur le futur qu’elles contemplaient les a empêchées de
remarquer un gros camion tout bleu dans leur champ
de vision. Mon oncle est mort peu d’années après, de
chagrin, et Gaby, ma tante, a survécu à tout cela, même
si son cerveau, lui, exécute des scripts étonnants. Je ne
sais même plus le nom de famille de Shawna. En fait
je ne devais pas même le connaître : je n’étais qu’une
gamine.
Nous nous arrêtions toujours à Niagara, en passant,
pour aller à Gary faire du hula-hoop, ou à Bay City,
chez mon autre tante, plonger dans la piscine hors sol.
Nous allions faire un tour aux chutes, en habitués.
Ma tante Gaby à l’époque n’habitait pas loin de la
famille Jackson. Mais elle ne le savait pas. Oui, Michael
et tous ses frères qui formaient le groupe appelé les
Jackson Five et que je ne connaîtrai que plus tard,
dans les années 1970, vivaient comme mes cousines,
au centre de cette banlieue du sud-est de Chicago. La
population afro-américaine était très importante dans

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la petite ville toute pleine du grand futur que représen-
tait Gary.
Tante Gaby disait souvent qu’elle votait démocrate.
En novembre 1960, lors des élections, elle a mis une
petite croix à côté du nom de John F. Kennedy, qu’elle
trouvait sexy. Elle se vantait de ne pas avoir en elle
une once de racisme. Je ne sais pas si c’était vrai, mais
même jeune, je me méfiais des déclarations des adultes.
J’avais compris qu’ils ne connaissaient pas grand-chose
d’eux-mêmes. Toujours est-il que les Jackson, après leur
départ pour Los Angeles, en 1969, cultiveront la nos-
talgie de la banlieue où leurs parents les avaient élevés :
Goin’ Back to Indiana est devenu un de leurs grands
succès, pourtant cela demeure une bien mauvaise chan-
son. La ville de Gary dans les années 1960 répondait
au nom prestigieux de The City of the Century, avant de
connaître son déclin et de devenir la capitale du crime
aux États-Unis.
Toute une chute.
Un véritable Niagara pour Gary, Indiana…
J’ai récemment traversé Gary en voiture en allant à
Chicago, à toute vitesse. Oui, je roulais rapidement. J’ai
toujours peur de mourir écrabouillée par un camion
comme mes cousines… Je ne voulais pas m’arrêter à
Gary. Le film de mon enfance passait à grande allure.
J’appuyais sur le champignon pour ne pas tomber dans

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les Chutes… Quand j’étais petite, mes cousines et moi
faisions tourner des seaux d’eau très vite, et l’eau ne
chutait pas, sauf quand nous ralentissions le mouve-
ment. Le seau tournoyait au-dessus de nos têtes, sans
que le liquide se renverse. Cela nous mettait en joie.
Nous riions comme les gamines que nous étions.
La joie de l’eau qui reste en haut sans tomber.
Le bonheur d’éviter un Niagara.
C’est ce principe de grande vitesse que j’ai appliqué
à ma vie. Il faut bouger très, très rapidement pour que
rien ne nous arrive. Je suis donc devenue une derviche
tourneur et j’accélère en traversant les banlieues amé-
ricaines. La police part à mes trousses. J’ai quelque
chose de Cary Grant dans North by Northwest ou de
James Dean dans Rebel Without a Cause. Je traverse
l’­A mérique sur les chapeaux de roue…
À l’époque nous aimions Gary, même si elle n’était
qu’une bourgade moche où la ségrégation sévissait. La
maison de tante Gaby et d’oncle Benedetto était faite
de bois rouge et brun, et nous jouions aux cowboys et
aux Indiens dans le garage. Mes cousines avaient été
adoptées à la crèche de Québec. La légende familiale
voulait qu’elles soient d’origine autochtone. C’étaient
les enfants d’une fille-mère. Les bonnes sœurs avaient
convaincu une petite déshonorée de donner en adop-
tion le double fruit de ses entrailles à une famille croyante

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en manque de nouveau-nés. Il fallait étancher là une
soif légitime d’être pleinement heureux.
Ma tante avait tout de la bigote et les cadeaux du
bon dieu, cela ne se refusait pas, même si Gaby aurait
préféré des garçons. Alors, quand nous jouions aux
cowboys et aux Indiens, mes cousines voulaient tou-
jours incarner les filles des Premières Nations, pour
être fidèles à leur mère biologique, et moi, je devais me
retrouver en cowboy ou cowgirl, ce que je détestais…
Je ne voulais pas ressembler à tous les affreux Blancs
dans les films que l’on regardait et que je trouvais très
laids avec leurs cheveux courts.
J’ai joué longtemps le personnage d’un cowboy et
franchement cela ne m’a pas beaucoup plu. J’ai toujours
préféré faire du hula-hoop avec Shawna, mais j’étais
de corvée et je devais incarner Daniel Boone ou un
autre personnage de la sorte. J’ai même interprété Joan
Crawford dans Johnny Guitare avec mon cousin. Pas
facile quand on a cinq ans. Maintenant je suis Cary
Grant dans le film d’Hitchcock et, malgré tout, cela me
plaît bien. Je n’ai rien d’Eva Marie Saint qui joue à ses
côtés. Elle est époustouflante de beauté et son élégance
me rappelle celle de maman.
Les Jackson Five, en fait, nous n’avons pas pu les
rencontrer… même s’ils n’habitaient pas loin de chez
Gaby. Nous ne les avons pas croisés au centre commer-

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cial The Village qui, à l’époque, représentait le futur du
capitalisme et qui s’est trouvé bien amoché depuis. Les
Blancs et les Noirs ne se côtoyaient pas.
That’s it.
Oui, dans les années 1960, pour nous rendre à Gary,
nous faisions souvent un petit détour en famille par les
chutes. Ainsi, nous nous rappelions que nous avions été
heureux en 1964, au bord du parapet, quand le temps
était figé. Ô temps ! suspends ton vol, et vous, heures pro-
pices ! Suspendez votre cours. Quand on a fait des lettres
comme moi, on a toujours de quoi associer. Une citation
bien ou mal placée, que l’on dit en rigolant, l’air de rien.
Lorsqu’on a étudié la littérature, on refait le Dictionnaire
des idées reçues de Flaubert. Difficile de ne pas être
traversé par les mots des autres. On devient alors DJ.
Je te mixe ceci et je te remixe cela, je coupe, je lie l’en-
semble. Je pourrais aussi citer les paroles de la chanson
de Michael Jackson, Remember the Time, dont le vidéo,
inspiré par l’Égypte de Cléopâtre et d’­Elizabeth Taylor,
joue avec le kitsch. L’important, c’est que les gens recon-
naissent quelque chose d’un peu flou dans les images,
qu’ils aient une impression de renouveau dans la nos-
talgie qu’ils cultivent.
Si j’étais DJ, je me ferais appeler Gary Niagara, mais
je ne suis qu’une écrivaine et l’anglomanie, pour une
autrice francophone, est totalement dépassée. Cela fait

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colonisé… Mieux vaut avoir un nom comme le mien…
Même un nom à coucher dehors. Mais pas anglais.
L’époque décolonialise tout, comme si ce n’était pas en
nous, partout, tout le temps, la domination… Comme
si je pouvais me décolonialiser, moi la colon, la Daniel
Boone de l’Indiana, que j’ai incarnée toute enfant, à
Gary.
De toute façon pour Niagara, le nom a déjà été pris
par des musiciens, en France. La chanteuse du groupe
des années 1980 s’appelait Muriel Moreno. Elle chan-
tait Mais je dois m’en aller sur un rythme très répétitif.
Quand je reconsidère cette époque, qui pourrait me
manquer terriblement si je n’avais pas d’autres chats à
fouetter et une mère à sauver de la mort, je l’aime beau-
coup cette fille. Muriel Moreno, elle est comme moi et
Shawna, elle a vieilli et ce n’est pas facile.
Tout coule, même nos joues qui se font camembert
dégoulinant et que plus personne ne veut tenir au creux
des mains. Mais il y a pire que le fromage coulant de
nos visages déformés, il faut penser la décomposition
d’Amandine et Clémentine, qui ont plongé à dix-neuf
ans dans le Niagara et dont les joues ont vite pris une
couleur cadavérique. En accéléré.
Mieux vaut se transformer en fromage à pâte molle.
Tout coule, même nos amours, même nos haines.
Nous ne sommes pas celles et ceux que nous avons été.

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Demain, je n’aimerai que les romans de Joyce Carol
Oates et je détesterai ses mémoires. Je ne jurerai que par
ses récits. Tout coule, dit Duras, dans mes rêves.
Mais je crois que se love encore en moi la petite fille
au chapeau de fourrure trop grand, qui a éternellement
peur de voir tomber sa maman dans les chutes du
Niagara.
Pourtant maman est morte depuis belle lurette…

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Nulle part à Yoknapatawpha

Si l’on se renseigne un peu, on découvre vite que le


Mississippi se déploie sur 3 780 mètres, que son débit
moyen est de 18 000 m3 par seconde et que son bas-
sin hydrographique occupe une superficie totale de
3 238 000 km2, soit un tiers du territoire américain.
Le Mississippi, c’est écrit dans tous les livres de géo-
graphie, charrie le corps de ma mère à la surface de
toute cette eau. Maman va dans un sens, puis dans
l’autre, parcourt des distances très grandes pour aussitôt
rebrousser chemin. Le fleuve semble fou, peu fiable, il
balade ma mère au gré de ses méandres et de ses crues.
Une goutte de pluie qui tombe dans le lac Itasca, là
où le Mississippi prend sa source, ne met que quatre-
vingt-dix jours pour atteindre en ligne droite le golfe
du Mexique. Mais maman n’a rien d’une goutte d’eau.
Depuis sa chute dans le Niagara, elle erre sur le fleuve

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qu’elle a rejoint par les écluses du Nord. Elle s’amuse à
me faire attendre, à disparaître à travers un terrifiant jeu
de cache-cache. Coucou, où es-tu ? Cherche-moi encore,
jouons… Tu gèles… Approche, tu vas peut-être brûler.
Jeune enfant, j’allais me planquer dans les placards
de notre appartement familial, au milieu des robes et
chemisiers de ma mère qui exhalaient son délicieux par-
fum. Ou encore je me faisais toute petite pour entrer
sous l’évier parmi les bouteilles de nettoyant et d’eau de
Javel. Il m’arrivait aussi de me glisser dans la machine
à sécher le linge, espérant que quelqu’un appuierait sur
le bouton et que je partirais en orbite ou en morceaux
de chair fraîche. En général, maman mettait beau-
coup de temps à constater ma disparition, puis elle me
cherchait partout, mais de façon peu systématique,
en prenant des pauses durant lesquelles elle pliait le
linge propre. À quoi ça sert l’amour ? L’amour ça sert à
quoi ? fredonnait-elle pour me narguer, alors que j’étais
recroquevillée entre une bouteille de Windex bleue et
une boîte verte de Comet en poudre. Je me décidais à
sortir de ma cachette quand je sentais dans sa voix un
grand mécontentement ou une toute légère angoisse.
Et si son idiote de fille avait vraiment disparu ou
s’était glissée dans les interstices de la vie…
Maintenant, c’est ma mère qui s’amuse à se rendre
invisible. Au jeu de l’effacement, elle gagne. Mon irri-

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tation et mon désespoir ne trouvent aucune grâce à ses
yeux. Rien à faire ; elle ne sort pas de sa planque. Elle ne
se présente donc jamais à La Nouvelle-Orléans comme
elle m’a promis de le faire, au moment même où elle
tombait bruyamment dans les chutes.
Il faut dire que l’embouchure du Mississippi s’est
déplacée de nombreuses fois depuis cinq mille ans, et
que maman ne possède pas un excellent sens de l’orien-
tation : dieu seul sait où elle va.
Du delta du Mississippi, lieu de nos retrouvailles, elle
semble se moquer. Je l’aperçois au loin à Davenport,
alors que je la croyais à Saint Paul, ou encore aux chutes
de Saint Anthony, près de Minneapolis. Elle devrait
être quelque part dans le Upper Mississippi, mais elle
s’amuse à surgir des bayous, en Vénus anadyomène,
en Naïade de Botticelli ou en Uma Thurman de Terry
Gilliam.
Elle tarde, elle tarde à venir me rejoindre à La Nouvelle-
Orléans. En 1968, lors d’un voyage dans le sud des États-
Unis, elle a refusé de mettre les pieds dans la ville, et
je vois bien qu’elle persiste dans sa décision. Malgré sa
promesse de me rencontrer là-bas, elle nage à contre-
courant, en m’évitant. Je la soupçonne même de vouloir
retourner à Niagara, lieu de tous les ­commencements, et
de se précipiter encore une fois des chutes. Il faut croire
que ce grand saut dans le vide lui a plu.

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Durant ses périples, il lui arrive de croiser le corps du
chanteur Jeff Buckley, mort il y a déjà un bail au cœur
de la Wolf River, un affluent du Mississippi.
Apparemment, un soir, alors qu’il attend les membres
de son groupe de musique, Jeff décide de se baigner
dans la marina de Memphis. Son ami Keith Foti le
voit tout habillé s’engouffrer dans l’eau en rigolant.
Jeff s’amuse. Il plonge et replonge, fait des cabrioles et
imite les dauphins. Une radio portable un peu plus loin
joue quelque musique endiablée. Keith veut éteindre
l’appareil. Il quitte le petit bout de plage improvisée et
perd Jeff de vue. Un bateau à remorque passe par là.
Attention, nom de dieu ! Il est en train de prendre Jeff
dans son sillage. Mais putain, il le noie ! Keith, tu ne
vois rien.
À quoi peut bien servir le poste radio que tu gardes
dans tes mains ? Jeff vient d’être avalé par les eaux du
Mississippi. Il coule à pic. Keith, vas-tu te mettre à
hurler ? Appeler les secours ?
À ce récit devenu légendaire, j’ai du mal à croire.
Je reste persuadée que le soir de cette grande noyade,
maman passe par là. Elle se tient dans les parages de la
marina et tout à coup elle voit Buckley jouer au mar-
souin. Immédiatement, elle lui fait de grands signes
et le convainc de l’accompagner. Maman lui parle en
français. Je n’en connais pas la fin. C’est l’air qu’elle

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lui fredonne, en imitant Édith Piaf. Maman a une
voix affreuse, mais Jeff aime cette chanson. Il l’a lui-
même enregistrée. Il ne peut résister. Et puis après,
c’est trop tard, beaucoup trop tard pour lui. Le destin
frappe. Il fait un bruit sourd, celui du bateau qui passe,
et Jeff se retrouve catapulté dans les chutes Niagara
qui viennent d’être déplacées, comme par magie, à
Memphis, Tennessee.
Je comprends bien Jeff. À ma mère non plus, je
ne résistais pas. Maman joue à la sirène et Buckley,
qui chante pourtant beaucoup mieux qu’elle, se laisse
séduire par un petit air élégamment chantonné. Voilà
qu’il prend la tasse.
Buckley erre sur le fleuve depuis. C’est écrit dans
les livres de géographie, même si certains textes mal
informés affirment que son corps a été retrouvé six jours
après sa mort, par les passagers d’un bateau de tourisme,
l’American Queen. Une véritable aventure… Tu vas faire
un tour sur le Mississippi et tu tombes sur Jeff Buckley
en cadavre. Quelle histoire, tout de même… Mais à
celle-là, je ne crois pas non plus. American Queen, c’est
un nom pour la fiction, pour le mythe Buckley. Les
touristes d’un bateau anonyme ont très certainement
confondu le jeune Jeff avec un gros poisson, un alliga-
tor garpique de plus de deux mètres, dont l’espèce est
apparue sur la Terre il y a cent millions d’années. On

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tenait à retrouver Buckley, alors on a fait feu de tout
bois et on l’a confondu avec un poisson fossile. Il y a
tellement de créatures aquatiques dans le fleuve et Jeff
n’en est qu’une parmi d’autres…
Pour moi, Buckley continue d’aller à la dérive en fre-
donnant Hallelujah pour mieux imiter Leonard Cohen.
Il ne se méfie pas assez des refrains, des chanteurs du
Québec, d’Édith Piaf et des sirènes françaises.
Sur les rives du Mississippi, les enfants disent enten­
dre sa voix si mélodieuse. Les petiotes rêvent de plonger
dans l’eau boueuse pour former un chœur de gamines
mortes. Maman, elle, ne prend même plus la peine de
s’arrêter pour écouter Buckley. Elle n’a jamais aimé
la musique américaine et encore moins quand il y est
question de dieu.
À maman, sa propre mort lui a confirmé l’absence
d’un créateur. Ni à Niagara ni le long du Mississippi,
elle n’a senti une présence divine. Ah ça non ! C’est
comme lorsque Amandine et Clémentine ont disparu
sous le camion, il n’y avait aucun au-delà pour récon-
forter les vivants. On est restés hébétés devant le vide.
Pendant des années, toute la famille a eu l’air ahurie.
Quand on se retrouvait, on ne pensait à rien. Sonnés,
on était sonnés ! Les gamines avaient été écrabouillées,
il n’y avait personne pour s’excuser et la vie continuait.
Le paradis est une vaste blague et l’Hallelujah a quelque

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chose de ridicule. Alors souvent maman le laisse errer,
Jeff, tout seul, dans son coin. Celui-là, qu’il aille croire
en ses balivernes ailleurs ! Le fleuve est grand, après
tout. Et elle continue sa route, sans même lui faire
ses adieux. Quitte à tomber sur lui de temps à autre à
Memphis ou en Arkansas. Jeff et maman oublient alors
leurs différends en chantant du Piaf, de concert. Mais
maman fausse.
Certains disent que le Mississippi est sale et insa-
lubre, qu’on y attrape des maladies dont on meurt. À
petit feu. Parfois aussi, on peut entendre des messages
à la télévision nous enjoignant de nous tenir loin du
fleuve, qui a l’air bien tranquille, mais qui dissimule
une grande agitation dans ses eaux les plus profondes.
Stay out of the Mississippi River, crie le shérif Buckner
à travers son porte-voix, debout, le poing posé sur la
hanche. Bien planté sur une rive non loin de Memphis,
il scrute l’horizon et défend à qui veut l’entendre de
plonger ou de s’ébattre. Mais les enfants ne l’écoutent
pas. Ils s’amusent dans l’eau… En colère, Buckner fait
de grands signes à maman et à Jeff. Qu’ils ne s’éter-
nisent pas dans ces flots menteurs ! Les courants et les
débris cachent mille dangers… Buckner a peur que les
mômes suivent ces deux hurluberlus-là qui chantent
dans une langue étrangère… Contre le fleuve, on ne
peut lutter sans s’y enfoncer. Ça, le shérif Buckner

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le sait et le hurle aux quatre vents. Ainsi il est par-
venu à sauver quatre ou cinq forcenés du Mississippi.
Stay out of the waters, damn it ! s’époumone le shé-
rif. Mais ma mère et le chanteur se moquent de tels
avertissements. Délivrés de la mort, ils voguent là où
les eaux les portent. Alors ils font de vastes gestes au
shérif pour le narguer et se dirigent vers leur prochaine
destination, en riant dans leur barbe. Le shérif voit
rouge, les menace. Il les retrouvera et leur collera une
amende, salée, salée… Non, ils ne perdent rien pour
attendre, mais ils se trouvent déjà bien loin… Ils font
la bringue dans les marigots, comme deux larrons
en foire.
Pendant que maman défie la loi, moi je vais à La
Nouvelle-Orléans pour l’y attendre. Je me dis qu’il ne
faut pas la louper. Si elle arrive à bon port et qu’elle
ne me voit pas sur les rivages, elle rebroussera chemin
et reprendra sa balade désordonnée sur le fleuve. Je
ne veux pas que, déçue de ne pas me trouver, elle me
file entre les doigts. Je me rends donc sur le golfe du
Mexique pour errer dans la ville.
J’aime me lever tôt, aller boire deux bloody caesar
pour le petit-déjeuner chez Brennan’s, à la façade rose
saumon. J’y avale aussi une soupe à la tortue, pensant
que maman aura sans doute côtoyé durant une nage
synchronisée la bête dont je me nourris. Ces deux ani-

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maux fluviaux auront fait un bout de chemin ensemble.
Elles agissent comme deux vieilles copines, la tortue de
mon estomac et la maman de mon cœur.
Petite, j’avais reçu de mon oncle une tortue que j’avais
je ne sais plus pourquoi appelée Géraldine. Ma mère
détestait cette bestiole porteuse de la salmonelle. Un
soir, en rentrant de l’école, Géraldine avait disparu. Ma
mère l’avait foutue dans les toilettes, lui souhaitant bon
voyage dans les égouts canadiens. C’est pourtant bien
Géraldine que ma mère a croisée durant son périple, et
Géraldine, pas rancunière pour un sou, l’a remerciée
de lui avoir offert un si beau voyage, des profondeurs
de Montréal au Mississippi. C’est encore elle que j’ai
mangée en soupe chez Brennan’s. Que Géraldine m’a
réconfortée ce matin-là ! J’ai arrosé ce festin d’un bon
bourbon… L’alcool rend l’attente de ma mère moins
terrible. Puis, comme j’aime bien les tramways nommés
désir ou déception, je parcours la cité assise gentiment
sur la banquette de l’un d’eux. Le long de l’avenue
Saint-Charles, la ligne rouge ou la ligne verte fait mon
bonheur et me permet d’oublier maman, bien que je
sois là pour elle. J’irai à sa recherche en fin de journée…
Après tout, elle n’a jamais aimé se lever tôt. Elle doit
dormir à poings fermés.
Il fait si bon au printemps dans la ville, quand c’est
Mardi gras et que les chars allégoriques et les colliers

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multicolores lancés parmi la foule m’invitent à la fête…
Mais je préfère à ces moments tempérés la violence de
l’humidité de juillet ou d’août, alors que le ciel gris de
colère éclate bruyamment en fin d’après-midi sur nos
têtes, sans pourtant parvenir à nous rafraîchir.
Maman a tort de ne pas se rendre à notre rendez-
vous. Elle n’a jamais possédé d’agenda, pourrais-je dire
pour la défendre. Elle apprécierait certains quartiers
de La Nouvelle-Orléans. Quelque chose de français
persiste dans l’air, même si plus personne n’y parle la
langue de Napoléon. Maman aimait beaucoup l’his-
toire de Manon Lescaut qui partit pour la Louisiane.
Elle a regardé longtemps, à la fin des années 1970,
une émission de télé qui avait mis le roman de l’abbé
Prévost à la mode. La série s’en prenait à Manon, qui
n’était qu’une traînée indigne du chevalier des Grieux.
Je me rappelle de la scène que j’ai regardée avec ma
mère, celle où Manon meurt dans le désert. Cette his-
toire me paraît maintenant bien farfelue. Les alentours
de La Nouvelle-Orléans sont plutôt aquatiques. Mais
les romans, bien sûr, n’ont pas à être réalistes. Le mien,
malgré les apparences, l’est. Encore faut-il comprendre
ce que peut être la réalité pour la psyché.
Ici, près de La Nouvelle-Orléans, le fleuve se jette
dans la mer. La ville se voit prise entre le Mississippi et

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le lac Pontchartrain, enserrée de digues qui l’empêchent
de se noyer, d’être engloutie. Plouf !
Pourtant il arrive que la ville avale le fleuve, que les
inondations la submergent, que les digues pètent et
qu’elle se déguise en Venise. Quand un ouragan fait
le malin, la ville tremble jusque dans ses tréfonds et
commence à sombrer. C’est à ces moments-là que je me
précipite vers elle, vers ma Crescent City. Je saute dans
ma voiture afin de laisser les bons temps rouler, comme
on dit en cajun. Me voilà sur les routes, non sans une
pensée pour mes cousines, Amandine et Clémentine,
qui ont connu la mort en percutant un camion. Je
pourrais finir comme elles, mais je suis déjà bien vieille ;
je ne mourrais pas à dix-neuf ans, et de ma disparition
brutale, personne ne serait atterré.
Le coup du camion tragique, on nous l’a déjà fait.
On peut nous le refaire, certes, mais on avance blindés.
À l’inverse de tous ces gens qui fuient la tempête
tropicale, je me précipite, à toute berzingue, vers Canal
Street. J’imagine qu’à travers la fureur du fleuve et du
golfe, maman échouera au milieu de Bourbon Street
comme un poisson qui chute sur le pont d’un navire de
pêche. Elle se relèvera un peu étourdie, se tortillera en
tous sens, voudra retrouver l’eau, mais elle me verra là,
juste devant elle. Alors elle me sourira en se remétamor-
phosant en humaine… J’aurai une baguette magique

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ou encore je serai son prince charmant. Elle voudra
me faire un gros câlin. Mais elle devra expectorer des
tonnes de plancton et sortir de son corps, dans un
douloureux soubresaut, tout le Mississippi.
J’ai vécu pas mal d’ouragans à La Nouvelle-Orléans,
qui n’étaient pas toujours rassurants. Mais le plus sou-
vent, j’y connais des heures calmes, très douces où
j’attends maman sans trop souffrir de son absence.
J’arpente encore la ville. J’aime le petit port où l’on
retrouve le Natchez, ce grand bateau à vapeur, que je
prends très souvent pour faire un tour sur le fleuve.
C’est un bâtiment folklorique qui tient maman à dis-
tance. Elle n’a guère envie de se retrouver nez à nez sur
les flots avec un steamboat aussi moche dont la corne est
assourdissante. Depuis quelques années, le Natchez est
flanqué d’un jumeau, pas mieux que lui, le Riverboat,
City of New Orleans… Parfois, le soir, je me décide à
aller écouter du jazz sur le pont du vapeur. Je scrute
alors le large sur un air de Kevin Legend.
Je trouve toujours à me loger pas loin des Ursulines
de la rue du Couvent. La bâtisse a appartenu jadis à la
congrégation des bonnes sœurs. Elle reste fièrement la
plus ancienne construction de la vallée du Mississippi.
Mais je ne vais pas en Louisiane pour l’architecture. Je
m’y rends pour embrasser la grandeur du continent. En
symbiose avec maman.

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Entre le couvent des Ursulines de Québec et celui de
La Nouvelle-Orléans, il y a toute l’Amérique qui s’étale.
Oui, que ce soit dans le nord des terres canadiennes,
dans les froids les plus hostiles à l’existence, ou dans le
sud des États-Unis, là où l’humidité rend la vie moisie
et les objets un peu nauséabonds, les sœurs de la com-
munauté des Ursulines se sont installées. De Trois-
Rivières jusqu’au Pérou, je reconnais en elles ce désir
colonial qui a fondé notre imaginaire depuis presque
cinq cents ans, effaçant les traces de ceux et celles
qui vivaient là. Les filles spirituelles d’Angèle Mérici
tenaient à éduquer et à soigner le Nouveau Monde. Elles
l’ont fait à leur façon. Elles n’étaient pas méchantes, ces
sacrifiées. Je les devine plutôt bonnes. Mais savaient-
elles quels crimes contre l’humanité elles fomentaient ?
Pouvaient-elles penser qu’un jour on critiquerait leur
bonté, leur foi ? L’enfer, elles vont l’apprendre, est pavé
de bonnes intentions. En 1639, une trentaine d’entre
elles débarquent en Nouvelle-France et, en 1726, à La
Nouvelle-Orléans, c’est quatorze nonnes qui arrivent de
Rouen. Les sœurs sont alors grosses de leur Dieu. Elles
en accoucheront sur le Nouveau Continent.
Si maman décidait de venir à La Nouvelle-Orléans,
elle passerait très certainement faire un tour au cou-
vent des Ursulines, en souvenir de cette France qu’elle
aimait tant et de Rouen, la ville où elle est allée en

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pension. Maman détestait les bondieuseries, mais elle
aimait son pays natal… Le mot « Ursulines » lui sem-
blerait très tendre.
Ma mère, malgré ce grand voyage qui est le sien,
cultive la nostalgie. Ainsi, elle partage avec les sœurs
exilées un même sort. Je n’ai rien d’une Ursuline. À La
Nouvelle-Orléans, je me prends plutôt pour Pénélope.
Vous avez vu mon écheveau ? Je tisse et je détisse en
attendant que ma mère-Ulysse débarque. Le couvent
français a tout pour attirer maman et il me donne
l’illusion qu’elle m’apparaîtra au détour d’une rue.
À chacun de mes passages dans la ville, je vais consul-
ter la grande voyante Yoyo Latimer. Descendante de
Marie Laveau, selon ses dires, ou de Manon Lescaut,
selon les miens, Yoyo reste un repère dans mon existence.
Après deux bloody caesar chez Brennan’s et quelques
bouchées d’une Géraldine, durant mes séjours, je me
retrouve dans son salon. Là, j’attends que la grande
dame soit prête à prédire mon avenir.
Elle ferme les yeux, se concentre, demande le silence.
C’est toujours la même histoire qu’elle me raconte. Ça
y est ! Autour de moi, Yoyo ne voit que de l’eau… Elle
s’étonne, rouspète, saisit mal le sens de sa vision et finit
par me mettre en garde contre la noyade ou contre
l’alcool. C’est selon. Ta vie, cela ressemble au Pacifique
ou encore… ou encore à Niagara… Oui, je te vois près

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de grandes chutes. Tu es déjà venue me voir, toi, non ?
Ton visage me dit quelque chose, mais il est difficile de
te regarder. You’re a face in the water, me lance-t-elle,
convaincue. Je la supplie de trouver le moyen de com-
muniquer avec ma mère ou même avec mes cousines.
Mais ça, elle ne peut pas. Sorry, I can’t, my poor girl.
There’s nobody near you. I don’t see your mother. I don’t see
the twins. Water, water, everywhere… Et surtout pas de
voyage en bateau, annonce-t-elle, prophétique. Si je tiens
à un milieu aquatique, il me le faut glacial, bien solide.
Yoyo m’invite à partir vivre au pôle Nord ou au pôle
Sud et à préférer l’avion à tout moyen de locomotion.
La voiture, elle le voit, m’a déjà causé quelque chagrin.
De chez Yoyo, je pars déçue, mais heureuse. Yoyo
est capable d’échanges avec l’outre-tombe, elle parle
avec certains morts, mais pas les miens. Près d’elle et
du grand fleuve néanmoins, je m’approche doucement
de maman.
À La Nouvelle-Orléans, on ne peut oublier le Missis­
sippi. Même lorsqu’on bâtit des cimetières. On pense
à mettre les tombes en hauteur et ainsi à protéger les
cadavres de la noyade quand les terres se retrouvent
inondées. Le Mississippi possède un débit variable selon
les lieux et la saison. Dans le sud des États-Unis, les
peuples qui vivent sur ces rivages ne peuvent s’empê-
cher de penser par moments qu’il bouffe toute la vie.

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Tout finit dans le Mississippi, qu’on le veuille ou non.
À la terrasse d’un café rue de Chartres, plongée dans
un livre d’Annemarie Schwarzenbach que je me suis
procuré dans une des nombreuses petites librairies d’oc-
casion de la ville, je suis tombée sur ces mots : Si le jeune
homme noir retourne à Memphis, on retrouvera un jour
son corps en train de flotter sur le Mississippi. La photo­
journaliste suisse qui va en Amérique, à Monteagle au
Tennessee, en 1930, enquête sur un groupe de jeunes
engagés dans les luttes ouvrières de Memphis. Or
Schwarzenbach craint que le garçon noir, qui se tient
assis à côté d’elle et qui se terre au Tennessee, soit pré-
cipité dans le fleuve à son retour chez lui.
Le Mississippi reste une menace. Il dévore les exis-
tences tout en les créant. Une bête mythologique ! Un
Minotaure ! Une terrible légende ! Ma mère ne sait
pas que son fleuve a inspiré beaucoup d’écrivaines et
d’écrivains américains. Faulkner, entre autres, mais son
Mississippi à lui, c’est un Mississippi d’invention, comme
le comté qu’il a créé de toutes pièces : Yoknapatawpha,
dans lequel j’arrive à me perdre à travers ma propre
écriture.
Ma mère serait bien capable de se promener sur un
Mississippi fictif, si seulement elle en savait quelque
chose. Mais je la veux réaliste, ma mère, et bien pra-
tique. Elle guide Jeff Buckley qui, lui, est plus distrait.

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J’ai bon espoir qu’elle ne se trompe pas totalement de
chemin parce qu’autrement, ils arriveront, Jeff et elle,
par hasard dans la zone morte du golfe. Cet espace
marin tue les poissons et fait proliférer des algues qui
étouffent tout. Je serais si triste que maman soit entravée
dans sa course par ces plantes-méduses qui la retien-
draient dans leurs filets.
Il ne faut pas penser à cela. Le Mississippi, je lui
reste fidèle. Je crois à sa force vive. Et un jour il me
recrachera maman et puis aussi Jeff Buckley. Et je serai
tout à fait heureuse.

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Les pensées flottent sur le lac Ontario

Sans trop savoir comment, je me suis retrouvée sur la


route, à longer le fleuve Saint-Laurent et le lac Ontario.
Ma fille avait dû dire : Cela suffit, ta comédie, maman…
On part… Tu arrêtes cette dépression…
Il faisait très beau, le soleil s’extirpait des terres et
des brumes. Il prenait tout son temps. La journée serait
lente à exister. Sur le coup, en apercevant au loin par la
fenêtre de la voiture les flots calmes, j’ai ressenti comme
un enthousiasme. L’idée m’est aussitôt venue de pousser
le voyage jusqu’aux chutes, à Niagara-on-the-Lake. De
là, nous prendrions un hôtel très haut avec vue sur les
chutes… Un Ramada Inn… ou un Hilton… un truc
cher, immonde, qui coupe la vue qu’on pourrait avoir
sur l’immense fracture géologique du territoire que
constitue Niagara. Seuls les clients prêts à payer des
sommes faramineuses contemplent la précipitation de

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l’eau, lovés bien au chaud dans leur chambre du quin-
zième étage. Ainsi perchée, de mon lit, je me serais
imaginée tomber, tomber dans ce trou béant et puis
aller avec le courant à toute allure vers maman. Mais
on avait pris la route 401 et j’avais compris que ce serait
pour une autre fois.
Nous vivions à l’époque où les chutes pleuraient
pour la planète, elles éclaboussaient de leurs larmes les
berges. Elles aspergeaient les terres autochtones de leur
propre douleur. Les chutes sanglotaient et plus personne
n’allait les voir. On disait qu’elles rendaient malades.
Leur beauté inquiète provoquait un ­syndrome, celui
de Niagara, qui fait l’objet de ce récit. Ceux et celles
qui étaient contaminés par la magnificence du lieu
prenaient conscience de la violence du temps qui passe.
Pour ce virus, on n’a toujours pas mis au point de vaccin.
Certaines créatures, sans que l’on comprenne pourquoi,
le chopent à répétition. Les scientifiques s’interrogent.
On chute, on chute… et on fait des rechutes… Je ne
le sais que trop.
C’est à Niagara que j’ai contracté à trois ans la mala-
die de la mort et je ne m’en suis jamais remise.
Alors cette fois-ci, ma fille m’avait prévenue, il était
préférable d’éviter Niagara.
Je me suis donc retrouvée sur les bords du lac Ontario,
pas très loin de Kingston. Là, les eaux sont tranquilles,

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et si on tombe dans les flots doux on peut échouer sur
une de ses mille îles… Il reste toujours un bout de terre
pour s’agripper à la vie, un bout de terre qui s’obstine à
faire signe à ce qui veut survivre en nous…
J’avais laissé la voiture dans le parking de Grass
Creek, traversé une plage de fortune afin de me précipi-
ter dans le marécage froid et boueux du lac, juste devant
le parc… Sans le savoir, j’étais arrivée à Tyendinaga,
en territoire mohawk, ou en tout cas pas loin, même
si, bien sûr, cela fait belle lurette que le monde d’avant
a été effacé.
Après la baignade qui m’a rafraîchie, j’ai repris la
voiture et j’ai atterri à la terrasse d’un café, à dix kilo-
mètres de Grass Creek, au centre de Kingston, la ville
du roi. Dans la ville de ma reine, ma mère, la reine
mère, ma reine de cœur que j’imaginais sûrement à tort
à Kingston – Katarokwi… Pourquoi pas ? J’avais menti
à ma fille, faisant semblant d’être docile, de me divertir
un peu. En catimini, j’allais voir où en était maman
dans sa descente éperdue des eaux de l’Amérique. Ma
mère naissait à elle-même. Le territoire en accouchait.
Je devais moi aussi me faire sage-femme, lui redonner
vie par le voyage et l’écriture. La terre ne saurait pas
s’occuper seule de ma maman.
Tout à coup, dans le café, j’ai eu l’envie de prendre
un bateau. Il me fallait apercevoir ma mère même de

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loin comme on le fait avec les baleines à Tadoussac, au
Québec. Maman, je le sentais, ne serait pas là. Nous
nous étions ratées… Mais à tout hasard, je devais m’ap-
procher de l’eau qui restait invitante, me donnait l’envie
de m’y noyer. Si seulement ce bateau de touristes pou-
vait aller jusqu’aux chutes ce serait génial de tomber là.
D’être engouffrée par le trou de l’Amérique… De ne
plus penser à maman, plus jamais, et devenir liquide
avec elle.
En 1964, pourquoi n’avais-je pas plongé dans les eaux
du Niagara ? Il aurait suffi d’enjamber le petit parapet
de pierre, et j’y étais. Ma vie aurait pris fin là. Je n’aurais
jamais connu ma mère morte, ma mère Niagara, ma
mère Mississippi et tutti quanti. J’aurais expérimenté
la noyade finale et mon existence aurait été rapidement
oubliée. On ne regrette pas longtemps une gamine de
trois ans, au manteau de lapin et au chapeau trop grand.
Tomber dans les chutes, cela doit être excitant… et à
trois ans, j’aurais éprouvé une grande joie en immer-
geant totalement mon corps dans l’eau, ce que j’avais
l’habitude de répéter dans mon bain, tous les soirs.
Il y a des gens qui se précipitent dans les chutes en se
fourrant dans un tonneau. Certains en meurent.
En 1964, quand, devant les chutes, mon père a pris
une photo d’elle et de moi, j’ai senti que je pouvais la
perdre. À ce moment, j’ai su que rien, non, rien ne

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pouvait nous préserver de cette précipitation du temps
qui jamais ne stopperait sa course, de cette descente
aux enfers que serait la vie. Je porte encore de graves
séquelles de cet événement qui n’est même pas arrivé,
ou pas totalement, là, en 1964, mais qui est survenu
dans sa totalité en 2015, quand maman est morte pour
de vrai, quand je n’ai pas pu la retenir en agrippant son
manteau devant le parapet fragile qui me séparait du
Niagara et de sa furie… L’astrakan m’est resté dans les
mains ; maman s’est retrouvée morte à jamais. On ne
perd rien pour attendre. Le temps revient sauvagement.
Maman disait toujours : Les chutes, c’est féérique. Une
vraie merveille. Mais en 1964, la beauté des chutes, je
ne l’ai pas comprise. Pas du tout.
À la recherche de maman, sur le lac Ontario, alors
que je sais très bien qu’elle se trouve ailleurs, je m’assois,
très loin des touristes, sur une chaise de ce grand bateau
qui vogue sur les eaux… Je scrute des yeux l’horizon
pour tenter d’apercevoir le cadavre-béluga de maman
qui, bien sûr, ne peut m’apparaître là, quand le capi-
taine, un petit rigolo à moustache, se décide à mettre
de l’ambiance… Il fait jouer sur de gros haut-parleurs
les Rolling Stones… You Can’t Always Get What You
Want. Sacré farceur !
Nous longeons une île privée que des nantis de
Toronto ont conservée en état depuis deux siècles.

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Apparemment des gens cultivent une grande ­nostalgie
du xviiie siècle, de la colonisation et de tout ce qui
va avec. Je vois sur l’île une magnifique demeure sans
électricité, qui pourrait m’inviter à reconquérir le
Canada, quand tout à coup il me semble apercevoir les
Men Without Hats et leur chanteur Ivan Doroschuk
danser sur les berges au loin, près de la belle villa sans
­chauffage…
Oui, Ivan Doroschuk se met à chanter, toujours
aussi mal, après tant d’années, sur l’île juste devant
moi, alors que ma bouche engouffre un hot dog acheté
pour deux dollars par ma fille au snack-bar du bateau
de croisière, un hot dog à moitié avarié, noyé dans la
relish et la moutarde, qui va me rendre malade, je le
pressens, mais je n’ai pas à être fakir pour prédire cela.
Il tourne de l’œil, le hot dog ! La saucisse, ou ce qui
arrive à s’exhumer de la sauce, est un peu trop orange…
Et Ivan Doroschuk chante… C’est bien lui, oui, dans
les haut-parleurs du bateau. Il ne danse pas sur l’île des
riches anglos, mais sa voix m’accompagne sur le fleuve.
Voilà, oui, je reconnais Safety Dance, une chanson de
1982 qui est devenue un succès mondial en 1983. We can
dance if you want to…
Ma fille me regarde d’un œil interrogateur. Elle se
demande si je vais finir mon hot dog. Et puis : pourquoi

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ai-je un faible pour cette musique sur laquelle je tape
machinalement du pied ?
1982, en effet, me revient… Maman était encore
très vivante… Je ne la cherchais pas en vain sur le
lac Ontario. Je la fuyais en Europe, en espérant que
mon avion tomberait, ferait une chute et que l’Atlan-
tique m’avalerait à jamais. Je ne voulais pas mourir
au Canada, surtout pas près d’elle et qu’elle noie mon
souvenir dans son chagrin maternel.
Je revois François au début des années 1980 à une
table d’un resto des Halles, à Paris. Il me dit, alors
que le haut-parleur du restaurant nous crache Safety
Dance, qu’il a déjà été amoureux d’Ivan Doroschuk. En
1976, juste avant son baccalauréat, il avait fouillé dans
le sac d’école d’Ivan au collège Stanislas de Montréal
et lui avait volé un crayon-feutre rouge. François était
si fasciné par Ivan qu’il en perdait tout jugement. Je
l’appelais ma midinette. Doroschuk était beau, certes,
mais la chanson ne valait pas tripette. Safety Dance a
pourtant donné naissance à un clip étrange où l’on
voit Doroschuk en collants, sans que l’on comprenne
bien pourquoi, mais il avait apparemment de très belles
jambes.
J’aurais envie de dire à François que maintenant
maman est tombée dans les chutes et que je suis une

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amie Facebook de Doroschuk. Oui, à lui, je voudrais
expliquer que ma mère se dirige vers La Nouvelle-
Orléans en s’arrêtant dans des petites villes américaines
le long du chemin. Doroschuk fait de même puisqu’il
est toujours en tournée dans des bleds : sa carrière a
franchement pris un tournant plus discret. Quelques
jours plus tôt, à la radio, Mélikah parlait justement de
lui. J’avais oublié ce type et sa chanson un peu moche,
mais pas totalement, et tout à coup, sur le bateau, je l’en-
tends et puis voilà qu’à la radio, Mélikah a mentionné
Men Without Hats. Doroschuk semble quelqu’un
d’important pour l’époque contemporaine. On le sort
des boules à mites. Faut pas exagérer ! Mélikah a le don
de produire des récits extraordinaires. C’est normal
après tout, elle est devenue écrivaine. Je lui ai enseigné
le latin en 1985, à Stanislas, justement… Elle était très
jeune, déjà charmante avec son don pour les histoires.
Et moi aussi j’étais jeune.
Le temps passe, coule, coule, se fait chute et moi
je me noie dans mes souvenirs. J’aurais aussi envie de
dire à François que maintenant une autre chanson de
Doroschuk, Pop Goes the World, sert de bande sonore
à une pub pour la lessive Tide. On rigolerait, un peu
nostalgiques, tout de même. Et surtout on se senti-
rait bien envieux des chanteurs satisfaits des chansons
gnangnans qu’ils écrivent. Mais François est mort au

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début des années 1990 et il nous est impossible de
rire ensemble. Dans le vidéo de Pop Goes the World,
Doroschuk reste toujours aussi canon, si je me rap-
pelle bien. Porte-t-il encore des collants serrés ? Faut
bien montrer ses jambes, comme Mick Jagger, quand
on est une star. On dit que j’ai de belles gambettes /
Mais j’serais pas Mistinguett / Si j’ étais pas comme
ça. Ça, c’est Mistinguett qui le dit, mais cela aurait
pu être Doroschuk, s’il avait eu vent de l’existence
de Mistinguett. Peut-être la connaissait-il après tout ?
Il vient d’une famille de musiciens, m’avait raconté
François qui s’intéressait décidément beaucoup à ce
mec. Il doit encore gagner bien sa vie, même s’il est
vraiment ce que l’on pourrait appeler un has been,
ce qui est quand même mieux qu’une has never been
comme moi ou François, que la vie cruelle a fauché à
trente-trois ans.
Depuis 1982, j’ai pas fait grand-chose. Même si le
temps a passé en un éclair. La vie est trop Niagara. Elle
fait une pause parfois, à des moments que l’on associe à
l’hiver et puis tout à coup, elle se précipite dans le vide,
la tête la première. Elle adore ses plongeons dignes d’une
championne olympique. Enfin, j’ai réalisé quelques
trucs depuis 1982, on pourrait même en faire le compte,
mais je n’ai pas l’impression d’avoir été fidèle à moi-
même. Je n’ai jamais réussi à écrire comme Mallarmé :

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c’était mon but dans la vie. Mais je peux danser comme
le veut la chanson de Doroschuk, You can dance if you
want to… Il doit dépasser la soixantaine, Ivan, quand
même… Et même pour lui, il n’y a rien de joyeux là-
dedans. Il ne fait plus de vidéo en collants. Moi aussi
j’ai plus de soixante ans… Et on ne peut pas dire que les
jours s’accumulent légèrement. S’il n’y avait pas maman
que je dois retrouver à La Nouvelle-Orléans, bientôt,
d’ici quelques années, je n’envisagerais pas l’existence
avec beaucoup d’espoir. François, je ne peux pas lui
dire tout cela car il ne comprendrait même pas ce que
sont les désagréments de l’âge, lui qui est mort très, très
jeune dans les années 1990, celles du sida, sans que je
l’aie revu, puisqu’on s’était disputés, et sans vraisembla-
blement avoir recroisé Doroschuk, sauf dans ses rêves
des années 1980, qu’il partageait encore avec moi.
Je me rappelle avoir dansé en 1995 dans un bar à
Tokyo sur Where Do the Boys Go ? Le vidéo passait sur
un écran et je me trémoussais machinalement. Ivan
était toujours aussi sexy, mais sans collants. Il était
entouré de Bonhommes Carnaval et cela me faisait tout
drôle, ce ridicule folklore de chez moi dans une boîte
à l’autre bout du monde. J’avais voulu fuir Montréal
et je me retrouvais avec des bonhommes de neige à
Tokyo. Les gens autour de moi adoraient… Mes amis
japonais me montraient du doigt sur la piste de danse.

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Tu dois être si contente de voir des images du Canada,
toi, la fille du froid. Tu viens de Québec ou de Niagara ?
Un vidéo avec des bonhommes de neige… quelle culture
amusante vous avez ! C’est que t’en as de la chance ! You
are so lucky ! Lucky you…
François était-il déjà dans le Niagara à cette époque ?
Je ne me souviens pas de la date de sa mort, mais de
toute façon, je n’ai appris sa disparition qu’en 1997.
Beaucoup plus tard.
Je voudrais expliquer cet enchevêtrement des temps
à ma fille qui louche sur mon hot dog, mais elle a l’air
de se moquer comme de l’an quarante de mes années
1980, du vieux Doroschuk qui fait de la musique pour
une marque de lessive et de mes amis frappés par le
sida. Elle est née en 2000, au troisième millénaire, elle
me trouve tellement d’une autre époque. Je crois qu’elle
a honte de moi, ou même pas, elle veut seulement mon
hot dog, ou alors elle a peur que je m’empoisonne.
Maman est devenue fragile avec l’ âge, c’est ce qu’elle
pense. Elle n’a peut-être pas tort.
Va savoir.
Le bateau fait le tour du lac. Je ne vois pas du tout le
corps de maman en émerger. Pourtant je peux contem-
pler de très beaux vols d’oiseaux qui piaillent dans la
chaleur et dont les cris arrivent à couvrir la voix qui
commente ce que nous apercevons des berges. Voici les

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tours Martello qui datent de milliers d’années, annonce
la guide un peu simplette. Elle ne connaît pas vraiment
son histoire… Où a-t-elle fait ses études ? À Queen’s
University ? Tout cela a été érigé il y a au plus deux cent
cinquante ans… Le Canada, c’est jeune, ma cocotte,
comme toi… Et les Européens n’ont pas débarqué là
avec leur attirail il y a si longtemps. Ton pays n’est pas
Niagara, cela n’existe pas depuis des millions d’années.
Le bateau retourne au port de Kingston et me voilà
bien triste de ne pas avoir vu le cadavre de maman flot-
ter sur le lac ou se cogner sur un rocher. Pour rester pas
loin des eaux, au cas où ma mère arriverait par surprise
et sortirait de l’eau comme un cachalot afin de sauter
dans mes cerceaux imaginaires, mes filets oniriques, je
dis à ma fille que ce serait bien de pouvoir nous asseoir
à une terrasse sur le quai. Savannah accepte, sachant
qu’il y a sûrement une arnaque, que je continue avec ce
délire fou sur ma mère poisson-cadavre. Mais bon, il
fait beau et ma fille désire manger une glace. La terrasse
lui paraît invitante, malgré les oiseaux pas loin, prêts à
nous attaquer. Des espèces de hérons un peu vautours
qui dévorent, j’en suis persuadée, les corps.
Pourvu qu’ils ne s’en prennent pas à maman…
Sur le menu, je vois immédiatement le mot key lime…
de la key lime pie, à Kingston, je me dis : Ça c’est un signe
que me fait ma mère… Maman voudrait que je com-

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prenne qu’elle ira dans le sud des États-Unis comme
prévu pour notre rendez-vous, demain ou dans trente
ans. Les key lime pies, cela vient du Sud, sans contredit.
Je pense à ma mère très fort, elle me manque tant, mais
je ne peux m’empêcher de songer aussi à l’épisode de
la série Dexter, qui se déroule à Miami. Je décide de le
raconter à Savannah en lui proposant de manger de la
key lime pie. Cela va ainsi : Dexter va chercher la meil-
leure key lime pie pour une amie qui se meurt et qui est
seule à savoir qu’il est un tueur en série.
Savannah ne suit plus très bien la conversation, elle
me demande si je connais le gars qui joue Dexter.
Non, mais je lui dis que par contre je connais, mais
pas vraiment, par ami interposé, le gars qui a fait
connaître Safety Dance. Mais ma fille a déjà oublié la
chanson qui nous a accompagnées sur le bateau. Les
patrons du resto doivent avoir mon âge, ils ont mis la
radio satellite Sirius sur la chaîne des années 1980. On
entend maintenant Michael Jackson, et je demande à
Savannah si elle se rappelle le moment où nous avons
appris le décès du chanteur. Nous étions à La Nouvelle-
Orléans, justement là où j’ai rendez-vous avec maman
dans l’avenir, et je participais à un colloque du Conseil
international d’études francophones. J’attendais qu’Air
Canada fasse livrer mes bagages qui s’étaient perdus et
qui devaient arriver d’un moment à l’autre. Et à la télé,

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sur CNN, on a annoncé que Michael Jackson était
mort… Patatras… C’était étrange pour moi. Toute
ma vie, il avait été là. Et puis le voilà qui me faisait le
coup du Niagara !
Savannah se souvient vaguement de tout cela. Mais
en fait, peut-être pas. Les temps se chevauchent. Ils se
précipitent dans son esprit, pourtant jeune. Elle veut
savoir si elle peut commander deux key lime pies au
lieu d’une à partager. Je lui réponds oui d’un signe de
la tête, cherchant en vain la fin de l’histoire de la key
lime pie de Dexter, alors que les haut-parleurs aboient
Dancing With Myself. Je m’embrouille dans mon récit,
je perds le fil. Ma fille avale sa key lime-machin et
m’invite à déguster la mienne…
Cela devrait avoir un effet madeleine, la key lime
pie, et me ramener toute la série Dexter à l’esprit, mais
je n’expérimente aucune épiphanie en dégustant mon
morceau de tarte à la lime. Depuis quelques mois, je
patauge dans À la recherche du temps perdu. Je dois
comprendre mieux le fonctionnement de l’anamnèse
chez Proust. J’en suis à la page 732 du premier tome de
l’ancienne édition de la Pléiade. Il faut en fait que je
finisse toute La Recherche pour dans un mois. J’ai une
présentation sur le temps à préparer. Je dis très fort,
sans m’en apercevoir : Il faut que je retourne à Proust.
Oui, je parle toute seule tout haut depuis des années

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sans en être consciente. Et ma fille me dit : Mais t’as pas
fini ? Cela fait des mois que tu répètes cette phrase. Et que
la nuit tu laisses ton téléphone fonctionner pour écouter
un type ou un autre lire les bouquins. Je me réveille et je
dois éteindre ton Proust adoré sur lequel tu t’es endormie.
Pas géniale, la key lime, enchaîne ma fille, ce ne doit
pas être ici que Dexter l’a prise… Et la musique est fran-
chement pourrie dans ce resto… On est au bord du lac,
mais tout de même ! Cela ne rachète pas tout. Comment
il s’appelle, le gars que tu connais pas, mais que ton ami
François aimait ? Je vais le chercher sur Facebook… Tu
épelles cela comment Doreschuk, Doroschuk, dora sucre ?
Et pendant que j’y suis, je vais chercher Proust, ce sera
peut-être plus intéressant sur Facebook que dans le livre
ou dans l’audio que tu écoutes… Tout ce que j’entends
de ma chambre, c’est Albertine, Albertine de Simonet ou
Albertine Simonet. Il devait l’aimer beaucoup, ce Proust,
son Albertine. Il en fait tout un plat. Qu’est-ce qui se passe
entre eux en fin de compte ? Pas grand-chose, si j’entends
bien… Tu t’endors toujours à ce moment-là, maman.
Ça porte sur quoi, ta conférence ? Pas sur Doroschak,
Doroshark, quand même ? Figure-toi qu’ ils n’ont même
pas le wifi ici… Tu parles d’un resto de merde ! Écoute, je
vais aller au Starbucks à côté, parce que c’est plus sympa-
thique et qu’ ils ont de quoi faire une recherche internet,
et je reviens. Tu peux te prendre une tisane en attendant,

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maman. Ou encore, viens me retrouver dans quelques
minutes.
Je reste à ma table seule, devant le lac où ma mère
n’est pas. Je suis en 2015, mais je me vois tout aussi
bien en 1982, 1983, 1984. La chanson de Queen, Radio
Ga Ga, qui réchauffe l’atmosphère du café ajoute à ma
confusion. Oui, j’ai beaucoup de problèmes à vivre le
présent. Les temps sont fous. Je déambule à travers
le monde actuel, mais le sol sur lequel je marche est
miné. Le passé explose à chacun de mes pas… Paf !
Doroschuk ! Paf ! François ! Paf ! Dexter… C’est une
maladie de la réminiscence. Et pourtant, j’oublie tant
de choses ! La vie se donne comme une pâte feuilletée
pas très légère, et plutôt épaisse. Là c’est Eurythmics et
une soirée à regarder un concert avec Jacques en 1986,
et là c’est les Rita Mitsouko et mon envie de pleurer la
mort de Fred Chichin.
Depuis ma psychanalyse, c’est comme une maladie
du temps. Et la mort de maman n’a rien arrangé.
Ma fille revient, elle a l’air excédée… Mais tu vas
passer la nuit ici ou quoi ? Je t’attendais au café. On a du
chemin à faire. Je vais conduire. Tu as l’air d’avoir avalé
un tube de médicaments. Qu’est-ce que tu as pris ?
J’ai envie de protester. Depuis des années, je ne m’in-
toxique qu’aux effluves du passé.

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J’ai changé d’ idée, me lance Savannah. On va à
Niagara… De toute façon, avec toi, on s’y retrouve tou-
jours. Alors autant y aller pour pouvoir enfin être ailleurs.
Je viens de voir sur internet que Doroschuk est en concert
demain dans une salle à Niagara-on-the-Lake. C’est sûre-
ment ce que tu appellerais un signe.

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La plantation Bella

Le nom « Niagara » apparaît sur la carte de la Nouvelle-


France et de la Louisiane de 1683 qui trône derrière le
bureau où j’écris. Les noms parfois restent, comme une
continuité banale… Pas toujours bien sûr, puisqu’on
débaptise pas mal de choses en ce moment. Il faut
faire de la place pour l’avenir. Tout coule… et l’on ne
se baigne jamais dans les mêmes chutes. On est déjà
noyés, engloutis par les flots après avoir avalé beaucoup
trop d’eau.
En fait, maman met pas mal d’années à traverser le
continent du nord au sud. Elle est très erratique. Elle
avance, elle recule. Elle progresse, elle régresse. C’est du
maman, tout craché, cette valse-hésitation.
Un matin, elle est à Memphis et je l’imagine bientôt
à Bâton-Rouge, mais le lendemain soir, je la trouve à
Minneapolis. Imprévisible, maman prend son temps.

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Je vais la rejoindre rapidement à La Nouvelle-Orléans.
Je me vois déjà bouffer un beignet avec elle au Café du
Monde sur la rue Decatur.
Maman aura-t-elle changé dans son voyage à travers
l’après-vie, sur le Mississippi, au point de boire ce qu’on
appelle maintenant un latte, elle qui abhorrait le café
et que le lait faisait vomir ? Je nous imagine avaler un
banana foster au Court of Two Sisters.
Mais non, il faudra que j’attende encore pour me
goinfrer avec ma mère. Cela mettra peut-être des décen-
nies. Mon cadavre à moi s’agitera lui aussi au creux d’un
fleuve. D’ici deux, dix, trente ou quarante ans. On ne
peut pas savoir tout à fait. Les eaux décident de leur
cours, de leur vitesse. Maman aura le temps de changer,
de se métamorphoser dans la mort. Me reconnaîtra-
t-elle ? Saura-t-elle apprécier toutes ses métempsycoses ?
Fera-t-elle bon usage de son odyssée de cadavre ?
Maman n’aimait pas les déplacements et la voilà
ballottée à travers les Grands Lacs. Avant d’emprunter
ce chemin des Écluses, où elle perdra quelques plumes,
elle fait un petit saut à Gary. Elle tient à savoir si sa sœur
Gaby y est encore et à lui dire éventuellement de venir
avec elle s’éclater dans les flots sales du Mississippi.
Mais Gaby a presque cent ans et, surtout, elle s’est
barrée en Californie après la mort de ses enfants et
de son mari qui a crevé de chagrin. Le cœur blessé,

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cela ne pardonne pas… Elle vit dans une maison de
retraite auprès d’une vieille nièce avide d’héritage. Elle
nage tous les jours dans le Pacifique pour rester gal-
bée. Mais elle ne se souvient plus de rien. Ou de pas
grand-chose. Sauf de sa beauté qu’elle veut conserver.
Oui, elle se rappelle qu’il faut rester en forme. C’est
assez… La télévision de sa chambre qui hurle toute la
journée l’aide à ne pas oublier les soins à prodiguer à
son corps déglingué. Heureusement pour elle, de sa
maison à Gary, elle garde une image très floue… De
ses filles, elle possède une photo qu’une bonne âme a
installée sur sa commode. Les gamines y apparaissent
endimanchées, dans des robes blanches amidonnées.
Bien avant le Niagara du camion qui les a écrabouil-
lées.
Comme elles sont belles, mes filles ! répète Gaby, quand
on mentionne la photo. Je ne sais si elle a souvenance
de leur mort. De son mari, Benedetto, elle ne parle
plus. En Gaby, tout a sombré, mais elle, elle ne veut
pas mourir. Elle se refuse à plonger dans les eaux mères
du Niagara et tient à la terre ferme ou à l’océan bien-
faisant. Tant pis pour elle, se dit maman, qui n’a jamais
su nager mais qui tout à coup, pour ne pas ressembler
à sa sœur, apprécie de se voir portée par les flots. Que
la vie était épuisante. Il fallait toujours penser à tout et
surtout à se pomponner, à torcher les mômes, à repasser

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leurs vêtements… En cadavre nu errant dans les Grands
Lacs, qu’est-ce qu’on se sent libre… Légère, oui, légère. Je
n’aurais jamais pu imaginer.
Maintenant maman a quelque chose d’une Ophélie.
Elle se baigne dans sa douce folie, comme l’écrit Rimbaud.
Voici plus de mille ans qu’Ophélie murmure sa romance
à la brise du soir.
Maman a quand même un peu froid dans les eaux
usées des Grands Lacs qui sont bien loin d’être propres.
Vivement le Mississippi, qu’elle se dit, parce qu’elle ne
sait pas que le Mississippi a pour surnom Muddy, le
boueux, et que ce ne sera pas très agréable de se faire
traîner par les flots sur 3 500 km. Non, cela, maman ne
le pressent même pas. Elle ne connaît rien de la géogra-
phie du continent américain. Cette partie du globe ne
l’a jamais vraiment intéressée. Elle a désormais tant de
choses à découvrir, à embrasser. Le monde lui appar-
tient, à présent. Vivante, elle ne rêvait qu’à l’Europe
et à son retour là-bas. Elle ne pensait qu’au Danube
bleu, qu’aux valses de Strauss, qu’au Rhin émeraude et
au Lorelei Rhein Klänge. Sur le Rhin, il y a de grandes
chutes, les plus impressionnantes d’Europe. Mais cela
n’a rien à voir avec Niagara. Le Vieux Continent ne se
compare pas à l’Amérique. Quand il s’agit d’eau, il peut
aller se rhabiller.

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Cela doit lui créer toute une commotion, à maman,
de se retrouver sur ces terres qu’elle n’aimait guère et
d’être devenue un corps froid qui tangue sur un fleuve
dont elle n’avait rien à faire et dont elle peinait à pro-
noncer le nom plein de i. Mais elle devient autre…
En 1968, guidée par mon père qui conduit l’automo-
bile bleu ciel à quatre portes et aux sièges en cuirette
bourgogne, la famille descend le Mississippi. Nous
espérons nous aventurer jusqu’à La Nouvelle-Orléans,
en passant par Memphis, Tennessee, et Saint Louis,
Missouri, mais ma mère nous pressera de rentrer à
Montréal. Elle s’ennuie de sa petite vie, de son repas-
sage, de ses émissions de télé. Elle s’ennuie de son
ennui. Alors, un après-midi, dans l’Oldsmobile, elle
déclare : C’est moche tout cela, l’Amérique, les gens sont
si pauvres. Ils n’ont pas de quoi se vêtir correctement. Ils
ne portent même pas de chaussures. Quel mauvais songe
que celui des Américains…
Sur cela, elle n’a pas tort.
C’est l’année de l’assassinat de Martin Luther King
qui, lui, avait un autre rêve pour son pays, un rêve
qui n’a pas été réalisé. Depuis 1968, il en a coulé de
l’eau sous les ponts et dans les chutes Niagara, mais les
choses n’ont pas trop changé… MLK a rêvé, beaucoup
rêvé, mais ce n’était pas précisément prémonitoire.

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Nous sommes à Memphis le 4 août 1968 et Martin
Luther King est mort le 4 avril de la même année. Et
puis le 6 juin, c’est Robert Kennedy qui est assassiné à
Los Angeles.
À Memphis, le 4 août, on va au motel, pas au Lorraine
Motel où est mort MLK, sur le balcon de la chambre
306, d’une balle dans la gorge, mais dans un autre dont
j’oublie le nom et qui n’avait sans doute aucun intérêt.
On s’arrête de temps à autre, on longe le Mississippi
sans trop s’inquiéter. Maman n’aime pas du tout le sud
des États-Unis, qu’elle trouve trop loin de l’Europe…
Moi, je ne sais pas. Avant de quitter Montréal, j’ai
attrapé un soir à la télé, par hasard, un documentaire
sur le racisme dans le Sud. J’en suis toute perturbée…
Radio-Canada prend le temps de nous expliquer le
contexte dans lequel MLK a été tué. Sur l’écran, je
vois des corps noirs flotter sur le fleuve. Le corps des
hommes et des femmes afro-américains que l’on fait
disparaître sans rien dire.
Aujourd’hui ma mère morte croisera peut-être ces
corps qui continuent de flotter à travers l’histoire amé-
ricaine, ces corps intacts ou en morceaux, pièces du
tissu parfois ignoble d’un pays. Saura-t-elle leur parler
dans leur langue ?
En août 1968, j’ai donc peur de partir vers Mobile ou
Lafayette. Mais, très vite, je trouve une joie à me retrou-

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ver parmi des enfants noirs. Je n’en ai pas beaucoup vu.
Ni à Montréal ni à Gary. Or maman m’a toujours consi-
dérée comme une petite étrangère… elle affirme que j’ai
la peau foncée, trop foncée pour que je sois vraiment sa
fille. On a dû se gourer à l’Hôpital St. Mary de Chicago,
dans le comté de Cook, où j’ai vu le jour. Je veux aller
jouer avec ces gamins, mes frères et sœurs, ne pas porter
de chaussures, vivre au Mississippi, quitter ma sordide
vie de banlieue. Je ne veux plus être un cowboy.
Plus tard, je lirai Mark Twain et ses histoires qui ont
lieu sur le fleuve et j’aimerai encore davantage le sud
des États-Unis. Mark Twain a travaillé à la barre d’un
steamer sur le Mississippi et il s’enorgueillissait d’en
connaître toutes les courbes, tous les méandres les plus
tortueux. Maman le côtoiera peut-être dans sa descente
infernale vers le golfe du Mexique. Je le lui souhaite.
Pensera-t-elle à moi et à mes lectures ? Je ne parierais
pas là-dessus.
En 1968, l’ambiance dans le sud, je m’en souviens très
bien, est terriblement inquiète. Les plaques du Québec
collées sur notre Oldsmobile bleu azur ne disent pas
grand-chose aux gens qui, le long de la route, nous
regardent de leurs rocking chairs délabrés, disséminés
sur la galerie faisant le tour de leur maison. Ils sont
méfiants. Dans les stations d’essence, personne ne
répond à nos questions.

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Malgré l’extension des Civil Right Acts en 1968, signés
lors des émeutes qui ont eu lieu après la mort de Martin
Luther King, je garderai de ce coin des États-Unis
l’impression violente de la ségrégation. Je me souviens
des panneaux publicitaires nous invitant à nous balader
à travers des plantations somptueuses du xixe siècle et à
nous imaginer en propriétaires d’esclaves. Ces prome-
nades dans le passé existent encore. À chaque fois que
je descends dans le sud, je suis bombardée d’affiches
me proposant de célébrer l’histoire américaine et le
patrimoine national. Comme les riches étaient riches et
les pauvres pauvres ! Comme les Blancs étaient blancs
et les Noirs si noirs… Ce sont les débuts de l’Amérique
et il faut les fêter ad nauseam. Applaudissons fort au
spectacle du passé et visitons les plantations avec une
joie souveraine !
En 1968, maman décide de nous divertir de la misère
que l’on regarde de loin derrière les vitres fumées de la
voiture climatisée et que l’on approche de temps à autre
dans une station d’essence ou un restaurant.
Sur le chemin entre Bâton-Rouge et La Nouvelle-
Orléans, elle insiste pour visiter une grande propriété
où des esclaves ont cultivé je ne sais plus quoi. Je dirais
du tabac sans vraiment pouvoir le jurer et maman n’est
plus là pour que je fasse appel à sa mauvaise mémoire.
Elle dirait des bananes, oui, ce sont des bananes que

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l’on cultivait là, il y avait des grands arbres à bananes et
je devrais la reprendre et retrouver dans mes souvenirs
la vérité.
Mais depuis la chute de maman dans le Niagara, la
vérité ne m’importe plus. Je ne tiens plus à contredire ma
mère et à traquer le mensonge. Je peux même imaginer
que nous avons fait en famille le tour d’une plantation
de bananes en 1968, même si c’est évidemment absurde.
Le sens fout le camp, il tombe dans les eaux boueuses du
temps. De toute façon, en 1968, nous ne nous retrouvons
pas à la plantation pour parler agriculture, mais bien
pour voir une belle maison qui fait rêver maman. Si
seulement, elle avait épousé un homme riche, elle aussi
pourrait traverser les pièces de son immense demeure,
en contemplant ses beaux meubles et ses gigantesques
tableaux ! Elle ne vivrait pas à l’étroit à Montréal dans
un appartement loin de tout où son salon riquiqui a du
mal à rester propre. Les gamins turbulents ne respectent
rien et arrivent à tout dégueulasser malgré les housses
de plastique qui épousent si bien les formes du grand
canapé or. L’autre jour, le petit a saccagé une touche du
piano d’occasion que maman venait de s’offrir avec la
vente de sa vieille Renault 5. Elle aura du mal à jouer
une valse de Strauss sur le clavier rutilant et il faudra
appeler l’accordeur aveugle qui coûte trop cher pour
notre budget bien limité.

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À l’époque, toutes les propriétés entre Bâton-Rouge
et La Nouvelle-Orléans ne tarissent pas de louange sur
la grandeur de la colonisation. Elles promettent un
petit voyage dans le temps, comme le ferait le musée
Grévin. Depuis 1968, l’Histoire a tenté de se réinventer
et certaines plantations ont eu la bonne idée de chan-
ger de vocation. Elles exploitent les lieux à partir de la
perspective des esclaves noirs, non sans produire un
folklore naïf, inquiétant, qui pourrait charmer quelque
suprématiste malveillant. Il faut avouer que le temps
reste un peu collé à lui-même en Amérique. Il adhère au
creuset poisseux qui l’a façonné. Oui, dans le Niagara
de l’Histoire, l’eau coule et ne coule pas… La vie joue
à l’invalide, incapable d’avancer pour de bon. À l’hiver
2015, les chutes ont gelé presque dans leur en entiè-
reté. Elles ne laissaient passer qu’un mince filet d’eau.
Difficile d’imaginer tout ce liquide pétrifié… Oui,
parfois le temps se fige et le Niagara hurle de douleur
dans sa chute entravée. C’est alors tout le continent qui
se met à gémir violemment.
En 1968 mes parents ne pensent pas aux problèmes
que pose l’exhibition de ces espaces coloniaux. La visite
guidée proposée par la plantation où nous nous arrê-
tons donne l’occasion fabuleuse d’une balade dans une
grande demeure ayant appartenu à des propriétaires
terriens. Nous inspectons la maison de la cave au gre-

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nier. Les pots de chambre à côté des lits m’intriguent et
je comprends vite que ce beau foyer n’a pas connu l’eau
courante. La petite fille de sept ans que je suis pense à
tous ces excréments qui stagnent la nuit sous les lits, et
dans cette vision je retrouve quelque chose de ma petite
enfance. Les moments où maman m’interdisait de me
lever dans l’obscurité inquiétante et où, moi aussi, je
devais faire mes besoins dans un pot que je glissais sous
mon sommier.
Dans la demeure ancestrale, je suis frappée par la vue
d’un grand ventilateur en bois qu’on a disposé juste au-
dessus d’une table couverte d’une nappe blanche imma-
culée, bordée de dentelle. La table reste toujours mise
pour le plaisir des touristes. La guide nous explique
avec force détails que les enfants noirs, petits esclaves
de rien du tout, agitaient l’air des pièces pour refroidir
les corps blancs surchauffés durant les repas. Manger
beaucoup donne chaud, c’est bien connu. Boire aussi.
Et les mômes noirs affamés devaient suer à grosses
gouttes à force de mouvoir ainsi ces ventilateurs géants.
À la Bella Plantation, la table blanche est somptueu-
sement dressée et les verres rutilants de propreté. La
colonie avait apporté avec elle tout l’art de la métro-
pole. La guide nous fait rigoler en parlant du menu
gargantuesque des propriétaires. On bouffait bien à
l’époque, on savait vivre ! L’appétit vient en écoutant et

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justement on peut acheter des chips ou des frites dans
le kiosque du jardin, à la fin de la visite. Mais pour
l’instant, voilà la guide, corsetée dans une robe à crino-
line mauve bonbon, qui demande à l’assemblée joyeuse
si quelqu’un est disposé à remuer le gros ventilateur à
moteur humain. Ce serait une vraie chance de pouvoir
faire comme avant, avec les esclaves noirs, mais ils et
elles ne sont plus là…
Ce jour-là, il fait une chaleur accablante. Le mois
d’août en Louisiane, c’est bien connu, est étouffant.
Depuis des jours, maman se plaint de l’humidité ter-
rassante. Elle regrette d’avoir choisi cette saison pour
notre voyage. Elle en veut beaucoup à mon père de ne
pas avoir pensé à cette atmosphère trop lourde pour
une femme comme elle qui ne saurait s’acclimater à ces
températures extrêmes, si peu européennes. Certes, la
Bella Plantation est cossue et donne à maman la pos-
sibilité de se rêver en maîtresse d’une grande maison,
mais l’air y demeure implacablement épais. Cela prend
à la gorge. Quelle horreur !
Un vrai étouffoir, cette salle à manger ! Les visiteurs
de la Plantation Bella sont déjà tous prêts à rejouer
les gentlemen-farmers sudistes ! Mais qui veut bien
incarner l’esclave noir ? Maman me pousse un peu vers
l’avant du groupe. Après tout, je suis déjà une enfant
apeurée. Avoir une fille célèbre, une actrice, lui procu-

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rerait une telle joie… Mais il ne faut rien attendre de
cette gamine. Et dire qu’elle serait prête à refuser un
moment de gloire !
Maman garde pourtant de l’espoir. Elle fait des clins
d’œil à la guide en me désignant du regard. Cette dame
qui incarne une femme riche de l’Antebellum pour un
public de touristes nigauds saute sur l’occasion. Elle
me passe une grosse corde autour de la main. Sur son
visage, je vois néanmoins une petite hésitation : cette
gamine gauche va-t-elle savoir incarner une esclave
d’antan ?
La dame en mauve jauge rapidement les potentiels
comédiens en train de suer debout autour de la table.
Il n’y a vraiment que la petite fille terrifiée à la peau
presque foncée qui pourrait faire l’affaire en domes-
tique noire.
Très vite, les touristes se révèlent extraordinaires dans
leur rôle d’esclavagistes. C’est grandiose. Ils méritent
des applaudissements qu’ils n’hésitent d’ailleurs pas à se
donner. On s’enhardit ici et là et on va même s’asseoir
à la table si bien mise, prendre les ustensiles et scander :
We want to eat ! Bring some food !
Moi, mon jeu laisse à désirer… J’ai du mal à faire
souffler sur la table si blanche le bon air du passé
sudiste. Je tente de m’éclipser, mais la dame en crino-
line me tient fort par le bras. Elle tire avec moi sur une

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grosse corde qui actionne un savant mécanisme. La
manœuvre n’a rien de facile et sans l’aide de la dame
je n’y arriverai pas, mais peu importe… Connaître la
peur et m’installer dans une grande maladresse font
partie de la scène que je dois jouer. Les touristes sont
satisfaits, hilares. Ma peur les galvanise : ils poussent
des ah ! et des oh ! de joie en rigolant très fort, et moi
je pense aux gamins esclaves pour qui cet appareil de
bois n’avait rien d’un jeu d’enfant.
C’est à ce moment que la petite fille noire m’appa-
raît. Elle est cachée dans les épais rideaux de la salle à
manger qui protègent du soleil. Elle me regarde, effa-
rée. Jadis, c’est elle qui refroidissait la pièce pour ses
maîtres. La voir me donne le courage dont j’ai besoin
pour repousser l’étreinte de la dame en crinoline, l’étau
morbide de ce passé constricteur. L’enfant m’incite à
balayer l’air asphyxié du temps et je secoue trop vio-
lemment le ventilateur. Il faut m’arrêter.
La comédie de l’air frais se termine. Les acteurs rede-
viennent public, ils se lèvent de table, feignant d’avoir
bien bouffé, se caressant le ventre. Que c’était bien
d’être les maîtres de la plantation… À table, on voit
vraiment l’esprit du lieu… Quelle vie géniale… Le bon
temps de l’Amérique, quoi !
Je rejoins ma mère, fière de moi. Je vois tout son
orgueil dans ses yeux heureux. Oui, j’ai bien joué, sauf

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à la fin, bien sûr. Je ne serais peut-être pas irrécupérable,
si je me donnais la peine. Pour l’heure, je me colle
contre maman, malgré la chaleur accablante… Je suis
si heureuse qu’elle ait aimé, même si je reste secouée
par ma performance. Que s’est-il passé ? Le moment
était bien étrange. L’apparition de la petite fille noire
m’a fait oublier le présent. L’humidité m’assiège tout à
coup, la soif aussi. Je louche vers les cocktails sucrés,
multicolores qui coûtent les yeux de la tête. Depuis le
début de la visite, j’envie les enfants des autres visiteurs
qui ont la chance de les siroter. N’aurais-je pas droit
à une récompense ? Ma demande exaspère ma mère.
Quel manque de fierté ! Comment puis-je quêter ainsi ?
S’il faut maintenant désaltérer les mômes toutes les
heures, où allons-nous ! Après tout, les petits Noirs
n’exigeaient rien, eux.
Excédée par mes airs de pleurnicharde, maman me
refile le mint julep qu’on lui a donné à l’entrée de la
plantation pour qu’elle se rafraîchisse. Ma mère n’aime
pas l’alcool et j’ai si soif, après tant d’efforts et d’émo-
tions… Elle m’exhorte à avaler vite le grand verre frais,
rempli de glaçons qu’elle me tend. Je le bois d’un trait.
Comme c’est bon !
Bien sûr, je me retrouve rapidement saoule, mais per-
sonne ne prête attention à la gamine. Pas même maman.
Les visiteurs passablement éméchés qui louchent sur les

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seins de la dame à la crinoline ou sur les pots de chambre
pour se soulager ne s’intéressent pas à une enfant pom-
pette. Depuis le premier mint julep offert à l’entrée de
la propriété, les touristes n’arrêtent pas d’étancher leur
soif en engloutissant les uns à la suite des autres des
bourbons on the rocks ou des Crown ’n Seven. Tout le
monde rêve de se vautrer dans les lits à l’étage qui déjà
plus tôt durant la visite semblaient inviter à la débauche.
Comme la boisson est parfaite pour ce climat infect et
comme il fait bon tout à coup ! On s’ennuie pourtant
de l’air des ventilateurs que les esclaves noirs maniaient,
il y a trop longtemps pour que l’on en sente vraiment
encore les bienfaits de nos jours.
Très étourdie, je me décide à aller jouer dans les
jardins attenant à la maison principale. Et loin de mon
corps vacillant, je trouve enfin un lieu habitable : mon
esprit. Les grands arbres couverts de mousse espagnole,
que plus tard je retrouverai dans les romans gothiques
d’Anne Rice, me font un peu peur. J’y imagine les
longs cheveux d’une femme morte ou encore la barbe
hirsute d’un vieillard en colère ; l’alcool et la chaleur
attisent toutes sortes de fantasmagories. La petite fille
noire du temps jadis joue avec moi. Elle est rejointe
par une ribambelle d’enfants esclaves avec lesquels je
danse sous les chênes effrayants. Tout à coup, épuisée,
je tombe sur le sol.

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Dans certains rêves à travers mon adolescence, je
reverrai l’enfant du Mississippi à la peau très sombre
et aux cheveux crépus. D’autres éléments de ma vie
contribueront à ses apparitions, mais la scène de la ven-
tilation sur la grande table blanche restera un moment
de joie triste. Un moment historique.
Ma mère ne m’a pas vue tomber. Elle me cherche,
tout en se plaignant de la touffeur de l’air. Elle a hâte de
retrouver notre logement climatisé à Ville d’Anjou. Je
suis tout près d’elle, mais elle ne le remarque pas, occu-
pée qu’elle est à engueuler mon père trop fauché pour
nous amener en Europe l’été. Elle vient de prendre une
décision : ce voyage est désormais fini. Nous n’irons
pas à La Nouvelle-Orléans. Il fait trop chaud et ce sera
moche. On rentre. On en a assez fait.
Dans la voiture, triste de rentrer à Montréal et de
quitter les enfants esclaves, je me libère de mon dégoût
pour la Plantation Bella. Me voilà qui vomis dans l’au-
tomobile paternelle aux banquettes rouges. Ma mère,
malgré la sueur et l’odeur de dégueulis qui nous accom-
pagneront jusqu’à Montréal, gardera un souvenir tendre
de la plantation. Surtout que la guide en crinoline vio-
lette qui baragouinait quatre mots de français nous a
affirmé, en nous disant au revoir et en empochant un
pourboire, qu’elle était la descendante de Napoléon et
de Louis XIV. Il n’en fallait pas plus pour que maman

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soit aux anges. Ma mère n’aime que la France et il lui
faut la retrouver en partie pour apprécier un lieu. Je me
dis souvent que son voyage de morte sur le Mississippi
doit quand même être un sacré coup pour elle. Souvent,
elle voudrait dériver ailleurs, mais elle doit embrasser
sa nouvelle condition, se transformer en Américaine.
Décidé­ment, la chute finale dans le Niagara ne laisse
personne indemne.
De nombreuses années après la visite de la Plantation
Bella, maman semblait encore heureuse quand j’évo-
quais la Louisiane… Nous n’avions pas poussé le voyage
jusqu’à La Nouvelle-Orléans, nous n’avions pas déam-
bulé sur Bourbon Street, mais la splendide maison colo-
niale avait suffi au bonheur de maman. Elle y avait
aperçu un éclat d’antan. Dans la grande ville, elle aurait
peut-être vu des choses et des êtres dont elle préférait ne
pas connaître l’existence.
Maman, dans ton périple aquatique de vieille morte,
tu retrouveras par intermittence ta joie de 1968, et la
douceur évanescente, morbide, d’une époque coloniale
pas tout à fait révolue.

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À Saint Paul sous la lune

À Saint Paul, de mon lit, j’aperçois la déesse. Sa lumière


de plâtre ébauche des contours à mon visage. Elle enca­
dre mes pommettes, enserre un menton qui fout le
camp, sculpte des joues dégoulinantes de chair qu’elle
s’amuse à ravaler. Le visage usé se fait semblable aux
chutes. Oui, l’âge me rattrape. C’est sûr. La lune, elle,
ne prend pas une ride et caresse ma face en la badigeon-
nant d’une douceur lumineuse.
Bain de jouvence.
Je rejoins maman au bord du Mississippi. Je retombe
en enfance dans ce bel appartement du quartier Cathe­
dral Hill où je vivrai quelques mois avec pour seules
compagnes la lune et la chienne. Je me raconterai que je
repars à neuf. Mon enfance est à portée de la main. C’est
une guenille sale dont je tiens encore à me couvrir. Il
me semble que c’est le seul vêtement qui m’aille encore.

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Je ferai donc une surprise à maman, l’attraperai là
où elle ne s’y attend pas. Elle m’a promis de me récu-
pérer un jour à La Nouvelle-Orléans. Un lieu pour
nos embrassades d’outre-tombe. Mais je sais qu’elle
prendra tout son temps, ma petite maman chérie, et
qu’en attendant de célébrer nos retrouvailles folles, je
me dois de lui forcer la main. Je suscite nos rencontres
et culbute le hasard. Je me fais espionne, harceleuse,
prédatrice, et je n’en éprouve pas la moindre honte.
Depuis sa mort, maman se permet de me taquiner et
même de m’inquiéter en jouant à l’absente.
Pourtant à sa disparition, elle apprendra qu’elle n’a
pas droit.
La lune… je la vois suspendre à la voûte du ciel sa
blanche face. Elle apparaît à mes fenêtres, aux quatre
points cardinaux. Mais je sais sa préférence. Elle adore
le carreau de ma chambre. Là, elle reste accrochée
longtemps juste au-dessus de mon front. En haut de
cette cheminée de briques rouges qui voudrait bien
l’atteindre.
Voilà des années que je l’avais perdue, ma reine. Je
vivais dés-astrée, loin de sa sollicitude : son existence
s’était effacée. J’avais galvaudé mes jeunes années. J’étais
devenue diurne, affairée, rapide. Allez vite… Ouste,
ouste ! Une femme pratique, active, même pas agitée du
bocal, comme le dirait Louis-Ferdinand Céline.

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J’avais simplement oublié ma mère, l’eau et ma sœur,
la lune.
Et puis, il y a eu ce soir du 28 février devant les chutes, à
Niagara, dans une autre chambre. Une cham­bre ­d’hôtel,
celle-là. Je me présentais enfin au rendez-vous que je
m’étais donné en 1964. Je venais à la rencontre de mon
passé. Maman était morte depuis deux ans. De mon
lit, je la voyais, elle, la lune, et puis je pouvais me sentir
plonger dans les chutes de mon enfance. Je m’imaginais
l’Afrique juste de l’autre côté de l’eau, du lac Niagara,
l’Afrique tout entière, du côté américain, au sud, là, lovée
dans l’État de New York. L’Afrique en image d’Épinal.
J’entendais même le rugissement des tigres et des lions
de mes livres de petite fille, à travers le grondement des
blocs de glace qui se tordaient et se fracturaient. Les bre-
bis et les chats faisaient la fête en bêlant et en miaulant.
Mais je ne voyais que des girafes et des antilopes qui
apparaissaient, silhouettes dansantes, sur les eaux gelées,
entravées des chutes. Le whisky canadien accompagnait
mes réminiscences hallucinées. Des glaçons en forme
d’étoile cliquetaient au fond d’un grand verre azur.
Tout à coup, au milieu de mes souvenirs gamins, elle
s’est échappée d’un nuage fourvoyé dans le ciel d’hi-
ver. Je l’ai tout de suite reconnue… La dame de mon
enfance, argentée, scintillante. Elle cajolait les flots
paralysés, le tumulte interrompu de l’eau, comme elle

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m’avait tant de fois câlinée, durant mes nuits insom-
niaques de môme en orbite. Je n’avais qu’une crainte :
qu’elle tombe dans les remous froids des chutes.
C’était le 28 février, je revoyais Niagara pour la pre-
mière fois, depuis mille ans, et voilà qu’elle, elle me
revenait du fond de mon âge petiot.
J’avais quelques jours plus tôt achevé de lire un grand
texte de Mark Twain datant de 1871, dans lequel il
raconte son troisième voyage aux chutes. Passé l’émer-
veillement des premières fois, où l’écrivain compare
les tourbillons de Niagara à de lourdes larmes d’ange
et salue les teintes multicolores des gouttes, Twain
s’inquiète du pullulement des industries et des com-
merces qui s’installent dans les parages des cataractes.
Il critique le capitalisme naissant qui profite de la puis-
sance insensée de la nature. La banale avidité gâche le
sentiment sublime que donne toute cette eau précipi-
tée par sa propre pesanteur. Mais Twain finit quand
même par conclure, non sans une pointe d’ironie, que
Niagara Falls est un des centres de villégiature les plus
agréables qu’il ait visités. Les hôtels sont excellents et
les prix pas du tout exorbitants. Aucun lieu dans ce
pays ni ailleurs n’offre, selon lui, une telle opportunité
pour les pêcheurs.
Comment résister aux mots de Mark Twain et ne pas
aller faire un tour vers là où le lac Érié et le lac Ontario

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tombent l’un sur l’autre, un peu surpris, s’amourachent
au premier contact et s’étreignent avec effusion ? Et
pour la pêche, les conseils de Twain ne tombaient pas
dans l’oreille d’une sourde… J’avais quand même ma
mère, Moby Dick, à prendre dans mes filets et j’espérais
bien remplir toute ma nacelle d’espoirs.
J’avais donc décidé de repartir vers mes origines,
mon 1964 mythique, au bord du Niagara mugissant
dans ses glaces… Tard dans la soirée, l’esprit noyé dans
les glaçons liquéfiés que contenait mon grand verre de
whisky du nord, affalée sur le lit d’un hôtel donnant
sur les chutes, j’ai compris que la lune avait toujours été
juste au-dessus de moi. Depuis l’âge adulte, je n’avais
simplement pas redressé la tête pour la contempler. Il
avait fallu le plongeon final de maman dans l’eau, cet
ultime salto renversé, carpé et ma propre descente aux
enfers aquatiques pour que, dans ma noyade endeuil-
lée, je lève à nouveau les yeux vers elle.
Devant les eaux de Niagara illuminées de mille pro-
jecteurs, devant le mirage des chutes africaines que
me procurait l’alcool dilué, je me suis rappelé com-
bien petite je m’inquiétais pour elle, pour la lune. Je
m’effrayais de la disparition des planètes, de leur écart,
de leur éternité esseulée, de leur « sépulcral naufrage ».
J’avais alors le souci du cosmos.
Où s’était-il perdu ?

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Mon existence s’en était trouvée toute déphasée, tour-
nant sur elle-même, véritable toupie folle. Me revoilà,
madame la lune ! Je suis là. Aidez-moi à retrouver ma
douce moitié, ma mère, ma jumelle sur le Niagara ou
encore au Minnesota. J’accepte toutes les invitations au
voyage et même celles de Samuel Clemens, alias Mark
Twain, le grand timonier des fleuves et des rivières
de l’Amérique, le navigateur en chef de la littérature
américaine !
À l’impromptu, dans mon appartement-refuge de
Saint Paul, je vois donc la lune qui est là, juste au-dessus
de moi sans que je l’aie remarquée. Elle me sourit. Les
larmes me viennent aux yeux. Elles coulent en chutes
Niagara ou Victoria sur mes joues. Je traverse les ponts
du temps… Où étiez-vous, mon amie la lune ? Oui,
je sais, vous n’avez aucun reproche à vous faire, c’est
moi qui… oui, vous avais abandonnée avec l’enfance.
M’étais enfoncée dans ma vie désastreuse, avais désiré
une existence bien loin de votre pôle céleste. M’étais
jetée dans le travail pour oublier le chaos. Mais maman
est morte et il me semble que le temps passe, mais mal.
Il faut remonter le courant, se faire potamotoque. Je
deviendrai un saumon et apprendrai à gravir les chutes
Niagara. Je n’aurai plus jamais peur d’y tomber.
En trois frétillements de queue, je saurai me trouver
tout en haut des grandes cascades.

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Je bivouaque donc à Saint Paul quelques mois. Je
débarque en plein hiver… il fait -15 °C. La glace se
rompt sous mes pieds lourds, chaussés de godillots
noirs, trop grands, que j’ai achetés à l’Armée du Salut.
Tout près de ma tête, quelques branches tombent en
criant leur colère. Maudit hiver ! Le Mississippi reste de
marbre. La lune a beau lui faire des avances, il garde
en lui la rigidité du nord au mois de février ou mars.
Saint Paul, sous le froid, est plus terrible que Montréal.
Et ce n’est pas peu dire… Les vents aigres nous coupent
le souffle et nous transportent vers Anchorage ou Vladi­
vostok. Brrr… Voici le blizzard… Il rêve de me soulever
et de me déposer à Reykjavik en moins de temps qu’il
ne faut pour le dire. Mais mes pesantes bottines ralen-
tissent ma transformation en Mary Poppins des flocons.
Je campe à Saint Paul pour y contempler les eaux gelées
du long fleuve. J’y deviendrai un gros brise-glaces pour
que maman continue de voguer à son gré, mais près de
moi. Je n’ai que faire des bourrasques trop fortes, des
bises cinglantes et de la violence de l’hiver prévisible et
mauvais sur la partie nord du vaste continent américain.
À Niagara, j’ai décidé que j’interromprais tout le
reste. Dans ma vie, je suivrai ma mère à travers ses
divagations, dans son voyage à travers l’Hadès fluvial.
Et rien ne pourra plus m’en empêcher. Je pulvérise mes
entraves.

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À Niagara, j’ai eu très peur que maman soit prise
dans la banquise tout en haut du Mississippi. Il me fal-
lait voler à son secours au Minnesota. Elle, que depuis
sa mort j’imaginais errer dans la chaleur et l’humidité
du Sud, s’était juste métamorphosée devant les chutes,
à travers la puissance de mon esprit alcoolisé, en fée
des glaces.
À Saint Paul, ville jumelle de Minneapolis, je veux
rejoindre ma mère, me tenir à ses côtés, me blottir
dans ses jupes. Mais où est-elle ? Ici même, dans cette
ville double où elle joue à me perdre pour mieux se
retrouver ?
Saint Paul et Minneapolis sont l’objet de quelques
légendes peu élogieuses. Elles auraient toujours agi
en sœurs rivales. À l’une prenait l’envie de bâtir une
cathédrale et l’autre éprouvait aussitôt le besoin de
construire une immense église touchant le ciel. Quand
l’une voulait accueillir une équipe de baseball, elle
empêchait sa jumelle de faire de même. Dans les années
1950, les deux villes avaient décidé de ne plus vivre
au même diapason. Minneapolis accusait un retard
d’une heure sur sa sœur. Quelques mois par année,
elle traînait de la patte pour faire la fanfaronne. Cette
décision insensée compliquait franchement la vie des
citadins qui traversaient le pont Intercity en se rendant
au boulot.

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Le Mississippi, c’est lui qui met les sœurs, les villes
jumelles à distance, c’est lui qui me sépare de maman.
C’est en lui que ma mère a choisi de vivre sa mort. Il
est mon vieil ennemi… Et quand, dès la fin novembre,
ses berges se muent en bancs de neige ou de glace
compacts, quand ses eaux s’immobilisent, surprises
de leur paralysie, j’ai peur qu’il ne soit plus jamais à
même de projeter le cadavre de maman vers sa surface
afin qu’il frétille comme un gros poisson blanc sur des
rives accueillantes.
Le Mississippi pourrait engloutir maman à jamais.
Ma mère est bien naïve de lui faire confiance.
Oui, j’imagine le fleuve incapable de l’expulser de
son cours, de la lancer vers le ciel. J’aime alors en pensée
me doter d’un avant-bec puissant qui torture les eaux
gelées, les fait éclater en mille petits blocs soumis. Je
déprendrai maman de son corps à corps avec le fleuve.
Oui, pour maman je me ferai obstétricienne des tor-
rents, des cascades et des étendues d’eau.
Petite, une nuit, je me suis réveillée d’un cauchemar
abominable où son visage se trouvait séparé du mien
par une épaisse couche de glace. J’avais beau tambou-
riner de mon front l’eau gelée, lui faire subir de mes
mains enragées mille sévices d’enfant, maman, elle,
disparaissait en tourbillonnant longtemps, portée par
un fort courant de fond.

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Le Mississippi coupe en deux les jumelles siamoises.
Comme moi, il se fait chirurgien. Mais en lui, je ne
vois aucune envie de faire naître maman à moi. Il a
trop à faire. Après tout, il est le maître en Amérique du
partage des eaux et des territoires.
Comme l’écrivait Francis Scott Fitzgerald, l’ouest
du Mississippi est défini plutôt par l’action et moins
par la parole. Ce rapport à l’aspect pratique de la vie,
on le retrouve peut-être à Minneapolis, ville moderne,
protestante et efficace alors que Saint Paul, la catho-
lique, reste le lieu d’un discours nostalgique, d’un passé
suranné qui cherche encore à prendre sens. Moi, ici
entre deux eaux, je me donne le droit de flotter, de
perdre mon temps, de divaguer sur la vie, sur la mort et
soudain d’agir sans penser. Je n’ai rien à faire après tout,
sauf me perdre sous la lune. Je m’abandonne aux lames
imprévisibles du temps. J’ai trop longtemps craint les
eaux vives, leur préférant les ponts, qui permettent de
vaincre la force des fleuves et les rivières, qui invitent à
jouer à Jésus-Christ marchant sur les flots.
À Minneapolis, le chantier du Ford Parkway Bridge
a débuté l’année de la naissance de maman, en pleines
années folles. Mais j’ai un petit faible pour le Stone Arc
Bridge, avec ses voûtes rondes et son ancien chemin
de fer.

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Les ponts restent fascinants. Ils nous permettent de
traverser des mondes, de tisser des liens inattendus. Ils
se présentent à nous comme de fabuleux coq-à-l’âne.
Me voici rive gauche et puis me voilà rive droite et mon
discours se modifie au gré des berges choisies. La pen-
sée, elle coule comme les chutes Niagara, elle ne s’arrête
pas. Pourtant tout à coup, elle rencontre un pont qui
fait entrave et on la découvre capable de passer, agile,
entre deux univers. On pourrait résumer tout l’art de
Freud à l’invention de la libre association. Le grand
psychanalyste avait compris la précipitation effrénée
du langage et la nécessité à certains endroits du pont
jonchant le fleuve de la réflexion.
Maman adore les passages. Elle se cache sous les
aqueducs et les superstructures. C’est là que j’espère la
trouver. Quand j’étais enfant, elle me chantait souvent :
Sous les ponts de Paris, lorsque descend la nuit, toutes
sortes de gueux se faufilent en cachette et sont heureux de
trouver une couchette. À Saint Paul, je me berce de ce
souvenir et hallucine maman sous le Ford Parkway,
en gueuse. Un soir de pleine lune, l’astre la redessine
en loup-garou qui hurle sous une arche monumentale,
alors qu’au tout petit matin, je la retrouve près d’un
quai, s’imaginant pas loin de l’île Saint-Louis, à un
tournant de la Seine. Je ne la détrompe pas… Après

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tout, le Mississippi gagne haut la main les concours de
travestis quand il se déguise en grand fleuve français.
Je contemple avec maman, en jumelle, ma Séléné
bienveillante qui disparaît en nous donnant à chacune
le courage de continuer le voyage des mortes et des
vivantes.
J’occupe donc cet appartement dans le quartier de
la cathédrale de Saint Paul. Mark Twain n’était pas
un fan du Upper Mississippi et Fitzgerald préférait
à sa ville natale New York et sa folie, La Nouvelle-
Orléans et ses tourments ou encore n’importe quelle
ville ennuyeuse d’Europe. Mais je dois en passer par ces
lieux. Maman s’y trouve sûrement et je ne résiste pas à
l’appel pourtant bien ténu de ma sirène.
Pour mieux entendre le chant de maman, je vais
souvent promener mon chien Babylone au bord de
l’eau, dans le parc national du Mississippi, de l’autre
côté de l’autoroute. C’est un terrain de jeux formidable
où la chienne aime se perdre. Mais je me sens vraiment
bien quand j’erre sur Laurel Avenue ou Hague Avenue,
parmi les riches maisons victoriennes qui me rappellent
le ghetto McGill de Montréal, là où vivait maman
avant sa noyade dans les chutes de la démence.
Dans ces rues, je croise Francis Scott Fitzgerald
enfant. Il ne se tient pas très loin de la plaque commé-
morative du 481 Laurel Avenue. Là, il a vu le jour au

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début du xxe siècle. Il regarde les passants, un verre de
brandy à la main. Il lève déjà le coude beaucoup trop
souvent, le gamin. Il porte en lui le futur qui l’attend.
En nous, les eaux de l’avenir coulent à flots.
Comment peut-il imaginer une seconde, le petit,
que je ne le reconnaîtrai pas, qu’il passera incognito ?
Les passants ne font pas attention à ce jeune garçon
malingre. Mais moi, je ne vois que lui.
Francis, un peu bougon, pas du tout ravi d’être
découvert, me propose de me réchauffer un brin en
avalant une petite lampée de brandy, sous un réverbère
de la ville ou encore nimbée de la lumière lunaire…
On descend quelques verres et déjà nos esprits peuvent
s’habituer au froid. Pour conserver en moi la chaleur
bienfaisante de l’alcool, je trémousse mes fesses dissi-
mulées par un gros manteau d’hiver rouge. J’espère
que Francis reconnaîtra dans mon prude déhanché
quelque contorsion de la divine flapper des années
1920, Zelda… Je me prétends Pavlova ou Nikita
Troubetskoi, malgré mes godillots qui n’ont rien de
souliers de bal. Mon insouciance est contagieuse. Voilà
mon ami tout joyeux, sautillant dans la rue. Il me
fait de grands signes en se retournant vivement vers
ma chienne. Celle-là, il ne lui en faut pas beaucoup
pour m’éclabousser de neige et courir après les garçons
pleins de vie…

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Nous nous retrouvons vite devant l’Académie Saint
Paul, au 25 North Dale. Mes bottines ont l’avantage
des skis ou des patins ; elles m’empêchent de tomber,
malgré notre allure effrénée à travers les rues. Nous nar-
guons un instant la statue de Fitzgerald jeune. Comme
il a l’air studieux… Il ne ressemble que vaguement
au grand enfant que j’ai devant moi et qui s’amuse à
détruire un peu son image jumelle en lui foutant des
grands coups avec la chaîne métallique de la laisse.
L’élève Fitzgerald, devenu monument, ne bronche
pas. L’éternité n’aime guère jouer. Elle se prend très
au sérieux. Francis tient tout à coup à me montrer une
autre statue de lui encore plus imposante. Plus loin, au
Rice Park. On aura fait le tour de ma vie et de ma ville,
me résume-t-il essoufflé devant le vieux Fitzgerald, le
grand écrivain fixé dans le bronze… Même s’il prétend
n’en avoir rien à cirer de sa postérité, je vois bien que
le gamin cherche à m’en mettre plein la vue. Comme
Gatsby le magnifique, il sait que la réussite sociale
ouvre toutes grandes les portes de ce monde. Comme
Gatsby le parvenu, Francis s’est fait repousser par les
filles riches. De temps à autre, il n’y a pas de mal à
faire le fanfaron et à épater la galerie… Je me rappelle
une scène merveilleuse du roman de Fitzgerald où Jay
Gatsby montre à Daisy Buchanan toutes les chemises
qu’il possède. Elle en a les larmes aux yeux, Daisy…

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Elle pleure devant la beauté des tissus, époustouflée et
émue par la fortune colossale de celui qu’elle n’a pas
choisi comme époux.
Mais nous ne sommes pas là à errer dans le froid de
Saint Paul pour défier les statues d’écrivains ou encore
abîmer les monuments.
Francis est à la recherche de Judy Jones, la superbe
fille de Mortimer Jones qui, dans Winter Tales, obsède
le jeune Dexter. Judy épousera un homme riche après
avoir rompu avec Dexter. Comme la Daisy de Gatsby,
la Judy de Dexter finira par repousser l’amant pauvre.
Tant pis pour elle !
Judy nous apparaît au coin d’une rue, sous la neige.
Elle est là à nous attendre. Elle me semble encore très
jeune, presque une enfant, grosse de tous les possibles.
La lumière de la lune lui barbouille le visage de blanc.
Comme Francis est content ! Il se tient devant elle,
écrasé par la ferveur qui l’habite. Il ne connaît pas
encore la fin de Winter Tales. Et c’est moi qui lui souffle
à l’oreille l’issue terrible de son propre récit. Un jour,
pour Dexter ou pour toi Francis, Judy aura changé.
Elle sera devenue commune. Vous ne verrez plus en elle
qu’une femme de maison un peu insignifiante… une
parmi tant d’autres ! La vie est Niagara, tout passe, tout
fout le camp, on tombe de haut, de très haut, et on va
se noyer dans un torrent de brandy beaucoup plus vite

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qu’on l’a imaginé. Zelda, ta femme, Francis, finira brû-
lée lors d’un incendie. Les médecins de l’hôpital psy-
chiatrique l’auront gavée de somnifères et de calmants.
Elle sera incapable de se réveiller. Apparemment, on
identifiera son corps grâce à une pantoufle. Francis, tu
ne m’écoutes pas ? Tu te fous de l’avenir et tu as bien
raison.
Je vois mon ami exécuter sur la neige dure quelques
pas de danse avec Judy. Et la vie lui semble si vraie ! Un
bloc de glace éternelle. Zelda n’existe pas, puisque Judy
est là dans ce présent absolu auquel aucun futur ne peut
retirer quoi que ce soit.
Tu es semblable à moi, Francis, mon jumeau, alors
qu’en 1964, devant les chutes Niagara je tiens la main de
maman. Tu es heureux, tu vois Judy et tu te sens rempli
de sa présence. Ton cœur, s’il n’était pas si jeune, écla-
terait. Tu as un peu peur que ta bien-aimée tombe dans
les cascades du temps. Mais tu oublies tes frayeurs. Judy
tient le coup. Elle a les deux pieds solidement ancrés
dans le moment et dans la neige et vous tourbillonnez,
gracieux, dans une rue de Saint Paul.
Le courant reste plus fort que tout. Judy mourra à
petit feu, précipitée dans la cataracte du déluge que
porte tout avenir. Oui, dans les rues froides de Saint
Paul alors que la neige craque sous nos pieds, j’essaie
de prévenir le très jeune Francis, déjà alcoolique, de

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ses douleurs futures. La vie est Niagara, Francis Scott
Fitzgerald, ai-je envie de lui murmurer à l’oreille. Mais
cet enfant le sait déjà, ou en tout cas, il le dira bien
mieux que moi, le grand écrivain.
Judy nous quitte. Elle rentre chez elle en fille sage
avant que ses parents ne s’aperçoivent de sa petite incar-
tade. Ma chienne aboie longuement. Comme moi, elle
n’aime guère les départs.
Au bord du Mississippi où nous sommes venus
parler, malgré les rafales qui nous transpercent, nous
nous tenons bras dessus bras dessous, Francis et moi.
J’ai enlevé mon gant droit pour que mon ami puisse
prendre mes doigts dans les siens. De la main droite, il
serre la laisse du chien. De temps à autre, d’une flasque
recouverte de cuir, il avale goulûment une gorgée de
brandy, sans lâcher Babylone. Éméché, il se lance dans
un petit discours. Je bois ses paroles. La lune nous
révèle ce soir à notre être profond. Elle a une bienveillance
infinie envers ces deux gamins que nous sommes. Oui, des
gamins en quête d’amour alors que nous courons après
des fantômes qui se jouent de nous, des fantômes doux,
aux cheveux roux ombrés de violet, des spectres insolents
qui nous narguent en répétant : « I’m more beautiful
than anybody else. » Oui, figure-toi, c’est ce qu’elle vient
de me dire, la Judy, cette petite prétentieuse que je ferai
vieillir bien mal dans une nouvelle. Je serai impitoyable.

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Semblable à ta maman, elle ne demande jamais à son
miroir qui est la plus belle. Elle sait bien que c’est elle.
Comme elles nous font souffrir, ces deux sales garces !
Francis a raison. Même charriée par les eaux, maman
croit en sa splendeur. Je crains qu’elle ne découvre sa
propre décomposition. Vanitas vanitatis. Mais maman
n’a jamais appris un mot de latin.
Près des berges glacées du Mississippi, par ce soir de
pleine lune, Francis Scott Fitzgerald et moi, nous nous
sommes transformés en éternels enfants tristes, privés
de leur astre céleste. Ulalume, de Poe, qui parle d’un
amour perdu, nous semble le seul poème à clamer haut
et fort, en trinquant à l’avenir qui sera, nous le savons,
une cascade effrénée.
And now, as the night was senescent
And star-dials pointed to morn—
As the star-dials hinted of morn—
At the end of our path a liquescent
And nebulous lustre was born,
Out of which a miraculous crescent
Arose with a duplicate horn—
Astarte’s bediamonded crescent
Distinct with its duplicate horn1.

1. Et maintenant, comme la nuit vieillissait


et que le cadran des étoiles indiquait le matin, –
à la fin de notre sentier un liquide et nébuleux éclat vint à naître,

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En plein milieu du pénultième vers, la chienne se met
à aboyer : elle s’agite en direction d’une forme indis-
tincte, ballottée entre les gros morceaux de glace du
Mississippi. C’est le corps de Jay, assassiné bêtement
dans sa piscine, pour une histoire qui ne le concernait
pas. Oui, Gatsby vient de passer, brinquebalé par le
fleuve, qui se déchire ici, à Saint Paul. Francis tente de le
retenir un temps. Il crie son nom d’enfant. Mais James
Gatz suit le courant. Il restera une apparition fugitive,
un morceau de littérature qui hantera l’Amérique pen-
dant des siècles.
Alors que Gatsby le magnifique a déjà fui vers son
avenir et disparu dans la blancheur du Mississippi de
mars, la chienne recommence à aboyer. Je lui ordonne
d’arrêter de japper à la lune et contre les cadavres de
neige. Après tout, ce pourrait bien être maman qui
passe par ici et elle n’appréciait guère ma manie de
m’entourer de grands cabots hargneux. Elle me repro-
cherait encore mes lubies et surtout elle se carapaterait
à toute berzingue pour m’éviter.
Qui va là dans l’eau si froide ? Francis reconnaît très
vite la belle Gertrude Ederle qui remonte le Mississippi

hors duquel un miraculeux croissant


se leva avec une double corne –
le croissant diamanté d’Astarté distinct avec sa double corne.
(traduction de Mallarmé)

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à contre-courant. Il nous présente l’une à l’autre avec
bienveillance.
Gertrude s’arrête un instant pour nous faire un petit
brin de causette. Elle sort de l’eau, majestueuse. Pas un
instant son corps très galbé ne frissonne…
Gertrude n’a rien de maman, mais quand même tout
d’une star. Elle a gagné trois médailles de natation aux
Jeux olympiques de 1924 à Paris et a traversé la Manche.
Elle a joué dans Swim Girl, Swim, un film joyeux
que Fitzgerald et Zelda aimaient beaucoup. J’interroge
Gertrude… Bien sûr qu’elle sait où est maman ! Depuis
quelques jours, elles se suivent, nageant de concert.
Mes deux cousines les accompagnent. Autrefois cham­
pionnes de natation de leur collège, Amandine et
Clémentine apprennent à Gertrude les techniques de
crawl de la fin du xxe siècle… Nager avec maman,
flanquée des deux gamines, n’est pas une mince affaire.
Les mortes tiennent à remonter le fleuve et le temps, à
gommer leur disparition.
À la saison des ouragans, le Mississippi se met parfois
à couler à l’envers. Il faut alors en profiter. Mais là, par
ce froid, ce n’est pas le cas. En plein hiver, comme ça,
le fleuve reste attiré par l’aimant que constitue pour lui
le golfe du Mexique. Et le prendre à l’envers demeure
un défi impossible.

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Gertrude a pris du retard… L’ex-championne de
natation a encore du mal à s’adapter au rythme d’enfer
des mortes de ma famille. Pas le temps de reprendre son
souffle… Voilà la Gertrude qui plonge et crawle dans
les glaces en ne songeant pas à interrompre ses gestes
pour nous dire adieu.
Sur le chemin du retour vers la ville, la lune a disparu.
Le ciel s’est plombé de nuages qui ont avalé tous les
astres. Déboussolée, perdue dans l’obscurité immense,
je demande l’heure à Francis Scott Fitzgerald. L’aube
d’hiver existe si peu. On ne peut l’embrasser tant elle
ressemble à la nuit. Il me répond : Dans la nuit vérita-
blement noire de l’ âme, il est toujours, jour après jour,
trois heures du matin. C’est ce que me répétera Francis
en traversant les rues de la cité, avant de disparaître
devant la cathédrale Saint-Paul.
Durant encore quelques semaines, je poursuivrai
mes errances sur les berges de Minneapolis–Saint Paul,
sous la lune, à la recherche de maman. Les soirs où
l’ami Francis me fera faux bond, ce sont les derniers
mots du Great Gatsby qui alors m’accompagneront :
C’est ainsi que nous nous débattons, comme des barques
contre le courant, sans cesse repoussés vers le passé.

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Heureux qui comme Ulysse

Nous roulons depuis presque quatre heures. Sous la


pluie battante, juste devant la guérite du café Starbucks,
la voiture s’immobilise tout à coup. Comme le barouf
que fait le moteur s’interrompt un instant, je prends la
mesure de la farce tragique que nous jouons tous les
cinq depuis hier soir. Deborah, ses deux fils, John et
Mike, Ted et moi avons quitté Memphis et sa banlieue
un peu avant trois heures du matin, à bord de la Jeep
Cherokee rouge de Ted, achetée en 1995 et qui peut à
tout moment rendre l’âme. Le soleil a fini par se lever,
mais la pluie qui n’arrête pas depuis des jours ne lui a
pas donné l’occasion de métamorphoser la nuit en jour.
Il fait infiniment triste.
Depuis quelques minutes Mike tient à boire un
café sur la route, à toute allure, sans vraiment prendre
une pause, et l’idée du drive-thru que des publicités

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annoncent le long du chemin lui semble très bonne. La
caféine nous tiendra tous éveillés jusqu’à notre arrivée à
Vacherie, vers neuf heures et puis nous pourrons man-
ger les sandwichs au beurre de pinottes que Deborah a
préparés sans interrompre notre périple. Dans la précipi-
tation du départ, Deb a laissé le thermos rempli de café
sur le comptoir de la cuisine. Elle s’en veut… C’est vrai-
ment bête. Elle avait tout préparé… Mike, garé devant
la maison, a appelé de son portable sa mère, qui vérifiait
une dernière fois si les choses lui paraissaient en ordre à
l’intérieur. Mary, la voisine, viendrait s’occuper de Dixie,
la chienne de Deb, et de Babylone, la mienne, au petit
matin. Il fallait partir, on serait en retard, cela poserait
problème pour le cimetière de Vacherie… Deborah s’est
donc hâtée de sortir, avec un grand parapluie, en faisant
un dernier câlin à sa vieille bête. Et voilà qu’elle a oublié
l’essentiel : à côté du grille-pain, le thermos à café que
Ted utilisait toujours au travail pour se tenir alerte. Il le
rapportait bien vide le soir à la maison, heureux d’avoir
siroté quelque chose de chaud toute la journée, pendant
qu’il tentait de sauver le monde, dans son bureau d’avo-
cats, à Memphis, Tennessee.
Nous avons très vite roulé à tombeau ouvert, mais pas
à Southaven près de la maison de Deborah et Ted. Nous
ne voulions pas éveiller les soupçons des gens du voisi-
nage qui, nous l’espérions, dormaient à poings f­ermés.

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Dès que nous avons pris l’autoroute 55 qui conduit au
Cimetière des Magnolias, juste à côté de Vacherie en
Louisiane, Mike a appuyé sur le champignon. Par ce
temps, ce n’est guère prudent et nous risquons de nous
faire écrabouiller par un camion-remorque et de mourir
aplatis, nos cadavres épousant la tôle, comme Amandine
et Clémentine ont péri, naguère, dans un autre Niagara.
Nous longeons le Mississippi de très, très loin. J’aime­
rais beaucoup m’en approcher et peut-être apercevoir
maman en train de faire la planche sur les flots boueux,
sous les trombes d’eau qui tombent du ciel. Mais nous
sommes à la bourre.
Le Mississippi m’attendra plus tard, plus au sud.
À Vacherie, j’irai le saluer.
Je me suis installée juste à côté de Mike, sur le siège
passager avant, à la place du mort, comme on dit, mais
le mot semble très mal choisi. John et Deborah ont
grimpé dans la Jeep à la dernière minute. À Southaven,
le fils cadet est resté longtemps planté devant le garage
sans être capable de bouger. Il portait un grand coupe-
vent jaune, imperméable, et ne semblait pas remarquer
l’eau qui ruisselait sur lui. C’est sa mère qui, en sor-
tant précipitamment de la maison, sans le thermos,
lui a demandé de monter dans la voiture. Ils occupent
maintenant tous les deux le siège arrière. Juste devant
Ted, que John, Mike et leur mère ont bien attaché, en

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le coinçant entre deux grands sacs de terre, les pieds
contre le hayon. Ils l’ont ensuite enseveli sous des cou-
vertures qui cachent tout son corps, y compris son
visage. On ne peut traîner sur la route. L’inhumation
aura lieu à dix heures et il faut arriver avant que les
portes du lieu ouvrent officiellement.
Et puis, un cadavre, cela se décompose. Mais de cela,
personne ne parle.
Les amis de Ted, Luis et Ramon, sa cousine Jennifer
et sa fille Pam nous attendent aux Magnolias. Il y a
quelques jours, avant même la mort de Ted, ils ont fait
creuser le trou destiné au cercueil et ont répété la céré-
monie. Ted a pu contempler sa sépulture et son enter-
rement sur FaceTime. Il semblait ravi. Deborah a hâte
de voir si le cimetière très près de l’eau demeure comme
dans son souvenir. C’est un endroit magnifique, m’a-t-
elle promis. Elle vient tout juste de recevoir de Ramon
un petit texto qu’elle a lu et qui nous dit que tout est
OK. The coast is clear. Malgré les pluies torrentielles.
Le message a sûrement fait, comme à l’habitude, un
petit son aigu, désagréable. Mais là j’ai eu du mal à
l’entendre tellement la musique de Santana, que Ted
aimait tant et que j’apprécie beaucoup moins, résonne
fort dans l’habitable de la Jeep. Deborah est heureuse
que son mari soit trimballé à travers le Tennessee, le
Mississippi et la Louisiane au rythme des chansons de

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son groupe préféré. Depuis trois heures, je l’entends
fredonner des airs à tue-tête pour faire plaisir à Ted
qui a, de toute évidence, perdu toute capacité à s’amu-
ser. Mais Deb est persuadée que son mari arrive ainsi
à mieux supporter les inconvénients du déplacement.
Apparemment, Ted aimait faire de la route en chantant
Let Us Go Into the House of God et Angel of Air.
De temps à autre, Deb passe le bras par-dessus la
banquette où elle se trouve et cherche à toucher les
couvertures qui recouvrent le corps tordu de son mari.
Dans ce geste, elle semble vouloir lui signifier la beauté
de la musique ou encore une quelque connivence qui
perdurerait à travers l’absence. Tiens le coup, semble
dire la main de Deborah. Ce geste, je devrais peut-être
l’avoir envers la Jeep qui me semble expectorer de temps
à autre un crachat inquiétant.
Devant la guérite du drive-thru sur le côté du Star­
bucks, j’ai tout à coup peur que quelqu’un, dans la
voiture derrière nous, ou dans l’inquiétant camion
bleu devant, ne comprenne la nature macabre de notre
espèce de convoi. La fille à la caisse, qui nous demande
si nous voulons un peppermint white chocolate mocha en
promotion pourrait voir dans cette pile de couvertures
un truc louche. Heureusement que la pluie rend tout
un peu flou. Deb ne manifeste pourtant aucune crainte.
Elle est dans son bon droit. Elle ne pense qu’à sa colère

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envers son fils qui dépense une fortune pour un café
Starbucks. Elle s’en veut d’avoir oublié le thermos de
Ted. Surtout avec ce déluge. Le Starbucks… c’est le
comble du capitalisme de gauche. Mike le sait bien,
il a été élevé par des parents engagés contre la surcon­
sommation. Pourquoi inflige-t-il cela à sa mère en plein
deuil ? Ted, qui voyait ses collègues au bureau faire venir
d’en bas de l’immeuble des latte à la citrouille ou des
frappuccinos à l’hibiscus, a toujours refusé de se laisser
entraîner dans de telles dépenses qui creusent le fossé
entre les riches et les pauvres. Voilà pourquoi la société
se retrouve là où elle est.
Dans le cabinet de Ted, dédié à des causes poli-
tiques, les avocats s’enivraient sans vergogne de produits
Starbucks. Le thermos est donc demeuré le symbole de
la résistance d’un homme à la communauté insouciante
et complice.
Ted et Deb se sont rencontrés en 1980. Moi, j’ai
connu Deborah enfant. Elle vivait alors dans une petite
ville du Tennessee. Elle allait y demeurer toute son
enfance, pour venir à Memphis, juste à côté, épouser
Ted. Ses parents étaient des gens relativement aisés et
leur fille collectionnait tout comme moi des corres-
pondants de par le monde, en passant par une agence
internationale basée à Turku, en Finlande.

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Adultes, nous continuions à nous envoyer des cartes
de Noël kitsch ou encore des souhaits d’anniversaire.
Au moment de la plongée de maman dans les chutes
Niagara, je lui avais écrit pour la prévenir. Je passe-
rais bientôt par Memphis et j’espérais la rencontrer.
En cinquante ans d’échanges de lettres, nous ne nous
étions vues qu’une seule fois, alors qu’elle terminait son
doctorat en transformative learning à Toronto, où était
retournée vivre sa mère, après la mort du père. Puis
Deb était devenue officiellement une doula souvent
un peu singulière : elle faisait accoucher les vivants de
leur mort et parfois même elle ressuscitait les trépassés.
C’est probablement cette connaissance des passages
possibles entre le royaume des ténèbres et celui de l’exis-
tence qui donne confiance à Deborah pour le dépla-
cement du corps de Ted vers Vacherie, sans permis,
avec un simple certificat de décès. Elle invoque aussi
une forte volonté économique anticapitaliste, dont j’ai
pu prendre la mesure au cours des six semaines où j’ai
habité près de chez elle, à Memphis, à la recherche de
maman, dans les eaux du Mississippi et de l’écriture.
Mais l’incapacité à quitter le corps de son mari reste
peut-être la cause de toute cette aventure qui consiste
à transbahuter un cadavre sur 382 miles. Les discours
politiques cachent tant de douleur.

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Deborah et Ted ont toujours pensé autrement que
leurs concitoyens. Ted s’est consacré à défendre les plus
vulnérables de Memphis en buvant du café dans un
thermos et Deborah s’est occupée des morts et des
mourants, des venues au monde et des nouveau-nés
bénévolement. Longtemps, elle a dirigé à Memphis
un organisme communautaire et n’en est pas à son
premier cadavre – ou premier accouchement – dans
la Jeep. Elle sait comment faire épargner de l’argent
à des familles nécessiteuses. Quand Ted avait appris
qu’il allait bientôt succomber à un cancer généralisé,
il a tenu à tout prévoir avec sa femme. Et même son
éternité. Il a fait jurer à Deborah de ne pas tenter de
le ressusciter. La légende veut que Deborah ait réussi à
ramener à la vie sept clients. Par la prière, en exécutant
les volontés divines. Dans sa paroisse, les gens la res-
pectent et la craignent. Mais Deborah se veut modeste.
Le temps des morts ne nous appartient pas. Seul Dieu
décide et elle n’est que son instrument. Ted, lui, tenait
mordicus à sa fin. Il ne voulait pas avoir à mourir deux
ou trois fois. L’existence, depuis sa retraite, avait fini par
le lasser. Que Deb, au moment de son trépas, ne s’avise
pas de jouer à la guérisseuse ou au Christ. Il voulait
simplement retrouver ses ancêtres et son bout de pays.
Pas envie d’incarner quelque Lazare.

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Deborah a dû se résigner à admettre qu’était venu le
temps de Ted. Mais elle arrange les choses afin que son
mari ne la quitte pas tout de suite. Pour une raison qui
n’a pas tant à voir avec le prix scandaleux des cercueils
à Memphis et les abus exercés par les pompes funèbres
quand celles-ci se transforment en entreprise de trans-
port des corps à travers les États, Deb a décidé que nous
amènerions nous-mêmes Ted vers sa dernière demeure,
près de Vacherie. Là sa famille repose et là il est né.
Au bord du Mississippi.
Cette proximité du cimetière avec le grand fleuve
me semble de bon augure. Vacherie et le cimetière
nous consoleront un peu de la dureté des derniers jours
durant lesquels Ted agonisait… Si jamais on y arrive
sans embûche, malgré les orages qui ne cessent de se
succéder.
Que d’eau ! Près de Memphis, les éclairs illuminaient
tout à coup l’obscurité…
Bien que sur la route nous nous exposions à de
nombreux risques – être arrêtés pour excès de vitesse,
entendre le moteur expirer bruyamment, se faire rati-
boiser par un camion comme mes cousines, voir rap-
pliquer les représentants de la ville du Mississippi où
nous prenons un café – je préfère que nous roulions.
La situation me semble trop invraisemblable pour que

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nous nous attardions au Starbucks. Ted pourrit dans
le coffre, après tout. N’importe qui aurait le droit de
s’étonner d’apercevoir un corps tout recroquevillé dans
l’antre de la voiture. Je n’ai pas envie de finir ma vie
dans une prison du Sud. Cela n’irait pas avec mes plans
de retrouver ma maman-Ophélie. Et puis, les fenêtres
des cellules en Louisiane ne donnent pas très souvent
sur le Mississippi. On ne demande pas dans ce genre
d’établissement : A room with a view, please !
Oui, Ted est tassé dans l’arrière de la bagnole. Il a
fallu le manipuler un peu dans le garage de la maison
de Southaven pour le faire entrer dans l’espace restreint
du coffre. Ted, de très grande taille, a gardé une cer-
taine corpulence toute sa vie, et même à la fin, quand
je l’ai connu, alors qu’il s’était pourtant considérable-
ment ratatiné, il restait gros. Je ne sais s’il aimerait se
sentir ainsi compressé dans un coin de la voiture, mais
bien sûr personne ne lui demande vraiment son avis.
Pourtant c’est pour lui que Santana chante Black Magic
Woman et que la guitare semble miauler lamentable-
ment, en harmonie avec les grognements intermittents
du moteur.
Poussière, tu retourneras poussière. Till you return to
the ground, For out of it you were taken ; For dust you
are, And to dust you shall return. Deborah répète ces
vers plusieurs fois, alors que nous prenons la bretelle

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de l’autoroute : Till you return to the ground, For out
of it you were taken ; For dust you are, And to dust you
shall return.
Déjà quand ses fils et elle installaient Ted dans la
Jeep, le matin très tôt, elle s’est mise à déblatérer ces
paroles en boucle, espérant instaurer un je-ne-sais-quoi
de solennel. La situation gardait pourtant quelque
chose d’un peu comique. Les fils de Ted ont frappé à
plusieurs reprises le corps raide de leur père sur les murs
de la cage d’escalier qui relie la chambre des parents
au garage jouxtant la TV room. Ces deux gars-là n’ont
visiblement ni l’habitude de déplacer des morts ni le
sens du sacré.
Dans la voiture, ils continuent, malgré leur âge, à
jouer aux dociles enfants de leur mère. Ils semblent
exaspérés mais ils obéissent. Pourvu que ça finisse vite.
Ils se retrouvent dans une situation qu’ils jugent fort
embarrassante, déplacée… Ils ressentent à nouveau la
honte adolescente de vivre dans une famille où le Coke
et les Krispy Kreme sont considérés comme des instru-
ments du diable et où ils se goinfrent en cachette des
aliments et des boissons défendus à la maison.
Mike a eu le courage de prendre ouvertement un café
Starbucks sur la route, malgré l’impatience de Deborah,
mais c’est sûrement parce qu’il avait peur de s’endormir
au volant. Les frères travaillent tous les deux comme

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ingénieurs en informatique. Ils ont abandonné les
croyances religieuses et politiques de la famille depuis
belle lurette. Ils se sont un peu plaints du manque de
décorum de notre drôle de convoi, sous cette pluie
diluvienne. Encore une lubie des deux parents ! Mais
comme ils ont bon cœur, ils ont accepté cette traversée
de l’État du Mississippi du nord au sud avec le cadavre
de leur père dans le coffre.
Mike me fait la conversation, content que je sois du
voyage. Au moins, ils ne sont pas seuls, lui et John, avec
leur mère et leur père mort. Qu’il a hâte de rentrer ce
soir auprès de sa femme et de ses petiots ! John, lui, a mis
des écouteurs pour se réfugier dans une musique plus
contemporaine. Il s’efforce de ne pas entendre les chan-
sons de Carlos Santana qui lui rappellent son enfance et
les goûts singuliers, encore trop vivants de Dad.
Pourquoi Ted voulait-il être enterré chez lui, à
Vacherie, et pourquoi Deb n’avait pas demandé aux
pompes funèbres de s’occuper du corps de son mari ? Elle
aurait pu faire ce trajet en suivant simplement la voiture
d’une petite entreprise funéraire locale, assise confor-
tablement sur la banquette d’une Limousine noire, aux
côtés de ses fils, de ses brus et de ses petits-enfants. Mais
dans les circonstances, les familles de Mike et de John
ne tenaient pas à venir. On n’allait quand même pas
imposer à tout le monde ce voyage grotesque et asseoir

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les enfants à côté du cadavre de grand-papa. Comment
annoncer à Jessica, Luke, Abigail, Graham, Louise et
Olivia qu’on allait conduire Ted au paradis en le tas-
sant dans le coffre où l’on met le chien, les courses, les
bagages et les chaussures boueuses ?
Mike m’avoue à demi-mot, alors que Deb chante
très fort, qu’il a besoin de réconfort et regrette lui aussi
que sa mère ait oublié le thermos de Ted. Le café fami-
lial lui aurait réchauffé le cœur. Assise à ses côtés, je
constate son désarroi dans ses gestes mécaniques. Quels
éclairs… Voilà longtemps qu’on n’a rien vu de pareil !
Avec la fameuse boisson de sa mère dans le ventre, il
penserait moins à ce billot de bois dans le fond de la
voiture, même si la rigidité du mort a quelque chose
de rassurant. Hier soir, Deb a parlé de ressusciter Dad.
Mike a beau ne pas croire dans les pouvoirs surnatu-
rels de sa mère, il est content qu’elle ne cherche pas
à tenter le diable. Que Ted se lève d’entre les morts
dans le coffre de la Jeep et qu’il nous engueule d’avoir
oublié son thermos, ce serait le comble, imagine Mike
en riant. Mais nous arriverons bientôt à Vacherie, nous
enterrerons Ted chez lui et nous reviendrons ce soir
tard à Memphis.
Je fais diversion. Je cherche le Mississippi des yeux
au loin. Il n’est évidemment pas là. Avec la pluie, on
ne voit pas à trois mètres devant soi. Mais je sais qu’il

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existe. Je demande à Mike de me raconter des histoires,
ses excursions au bord du fleuve avec son père. Quand
on a passé sa vie à Memphis, on est forcément allés de
temps à autre pêcher dans le fleuve mythique, un peu
à l’ouest de la ville. Mais non : les dimanches, Mike se
rendait avec son père et son frère au Herb Parsons Lake,
dans le Tennessee. Là, ils attrapaient des achigans à
grande bouche et des poissons-chats. Dad n’aimait
pas le Mississippi à Memphis. Cela lui rappelait sûre-
ment Vacherie et Ted préférait ne pas tomber dans la
nostalgie qui peut être aussi profonde, par moments,
que le Mississippi. Non, Mike, qui vit encore proche
du fleuve, ne connaît rien de ce cours d’eau. Memphis
pour lui est une ville moderne au bord de laquelle coule
une voie fluviale dont il sait si peu de choses. Après
tout, on ne vient pas à Memphis pour une rivière, mais
pour Elvis. Il faut que je me rende à Graceland avant
de quitter la région. Je vais aimer et trouver ce lieu
magnifique. Mais il sera préférable que je ne souffle
mot de cette visite à sa mère.
Juan et Ramon viennent d’envoyer un autre texto. Ils
s’inquiètent du voyage dans des conditions dignes de
celles qu’a connues Noé. Ces soucis font rigoler Deborah
qui nous affirme qu’elle et son mari en ont vu d’autres.
Les deux amis de Ted à Vacherie sont visiblement très
gentils. Et ils ont accepté d’être mis à contribution. Ils

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ont trouvé un cercueil d’occasion, pas cher, un cercueil
utilisé par une autre famille pour parader, juste avant
une crémation. Ils l’ont récupéré. Ted voulait se retrou-
ver dans une boîte qu’on aurait eue à l’œil. Juan lui
devait bien cela… Ainsi, on ne paie pas les frais funé-
raires. Il faut simplement graisser la patte à un médecin
et à quelques personnes impliquées. Comme ça, on éco-
nomise beaucoup d’argent, c’est certain, mais surtout on
ne participe pas au système capitaliste de la mort. Oui,
Ted et Deborah ont pensé à l’organisation du transport
et à la cérémonie. Et l’ensemble aurait été parfaitement
économique si Deborah n’avait pas oublié le café et que
Mike n’avait pas insisté pour aller au Starbucks.
Je suis arrivée à Memphis six semaines plus tôt, en
plein mois de mars. Le printemps commençait. Je me
suis rendue un après-midi chez mon amie Deborah.
Ted m’a semblé très mal. Il n’en avait que pour quelques
semaines. C’est ce que Deb m’a dit tout de go, alors
qu’elle me servait un thé noir et qu’elle me présentait
Ted, lové au creux d’un La-Z-Boy, dans un coin du
salon. Je l’ai immédiatement aimé, ce Ted dont on
annonçait la mort dans la cuisine à une étrangère, sans
le ménager, et j’ai vite compris que je serais là pour voir
sa fin. Cela me troublait un peu, certes, mais n’étais-
je pas descendue à Memphis pour suivre une morte,
ma mère flottant depuis les lunes de Niagara sur le

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Mississippi ? J’étais donc tout à fait à ma place avec des
êtres aussi singuliers que Deb et Ted.
J’avais refusé de m’installer chez mes amis. Je préfé-
rais louer un appartement près du fleuve. Deborah me
trouvait irraisonnable et en prenait pour preuve mon
idée de ma mère, petite épave heureuse sur les flots.
Mon histoire sur Niagara et ses chutes lui paraissait far-
felue. Till you return to the ground, For out of it you were
taken ; For dust you are, And to dust you shall return.
C’est ce qu’elle n’arrêtait pas de répéter, même avant la
mort de Ted. Maman avait trouvé la paix dans la terre
froide de Montréal où Deb s’imaginait que ma famille
l’avait enterrée. Doula de la mort, Deborah avait pour
souci le repos des disparus. Il fallait leur trouver le
lieu idéal où ils pourraient retourner à la poussière, là
où la vie prétentieuse s’était surprise à croire en elle-
même. Quelle mégalomanie… Seul Dieu était capable
de nous donner la mesure de notre vulnérabilité. J’allais
donc me promener chaque jour à Memphis au bord
du Mississippi en cachette, sans Deborah, ne voulant
pas la contrarier. De toute façon, mes balades sur les
berges du fleuve ne regardaient que moi. J’avais toute-
fois très peur que Deb ne cède à son envie de donner
un enterrement symbolique à maman. Je devais en finir
une fois pour toutes avec ma chimère aquatique. Il me
fallait passer à autre chose… Mais moi, je ne voulais

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pas du tout mettre un point final à la mort de maman.
Pourquoi ? Ses errances me faisaient voir du pays et sur-
tout elles m’aidaient à vivre. Devant Deb, je préférais
me taire, ne plus lui confier ma certitude de revoir ma
mère flotter sur les eaux.
La vie entraîne tout avec elle, dans sa folle précipita-
tion. Elle dégringole à toute vitesse. Elle n’a rien à voir
avec la poussière.
La condition de Ted s’est rapidement détériorée.
Après mes promenades à Memphis le jour, j’arrivais le
soir à Southaven pour tenir compagnie à mes amis et
dîner avec eux. Ils acceptaient même que mon chien
entre dans le salon, ce qu’ils n’avaient jamais pu tolé-
rer pour Dixie, leur colley, et ses prédécesseurs. Dieu
avait séparé les animaux des humains, me disaient-ils.
Chacun a sa place dans l’ordre de la terre.
Je rentrais donc en voiture chaque soir vers dix heures
trente au centre-ville de Memphis, en passant le long
du fleuve, développant avec mes amis ce rituel étrange
de partage de la mort.
Deux semaines avant l’agonie de Ted, un jeudi vers
dix-sept heures, le portable de Deborah a retenti dans la
maison de Southaven. Deborah devait partir au travail.
Elle aiderait quelqu’un d’autre que son mari à mou-
rir. Elle n’en aurait pas pour longtemps, mais sait-on
jamais ? Les morts, c’est eux qui décident. En disant

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cette phrase, Deb a regardé longuement Ted, inquiète.
Rassurant, il lui a aussitôt lancé : Va t’occuper de Fiona.
Je ne pars pas tout de suite… Mais tu as raison, cette
femme sera bientôt une copine à moi. Prends soin d’elle.
Ne la ressuscite pas… Surtout pas… Elle a trop souffert
ici-bas, tu le sais… Elle appelle la mort. Laisse-la faire
proprement ce travail final. Ainsi, elle arrivera avec de
l’avance de l’autre côté et me préparera la place. Deborah,
nerveuse, n’a pas répondu… Elle m’a demandé de rester
à la maison à veiller un peu sur son mari. Pourquoi ne
pas passer la nuit chez eux ? Ted ne pouvait être laissé
tout seul. Avec cet arrangement, elle n’aurait pas à s’in-
quiéter si la mourante ne se pressait pas trop pour quit-
ter la vie. J’avais accepté avec joie de terminer la soirée
avec cet homme mourant, même si j’avais l’impression
tout à fait folle de faillir à mon devoir premier, celui de
veiller sur le fleuve et maman. Mais je devais bien cette
insouciance passagère à mes amis.
Ted et moi avons regardé la télé dans le salon. C’était
une émission très moche sur des accidentés de la route
à travers le pays. Tout à coup, Ted a éteint l’écran
grâce à la télécommande. Il s’est tourné très lentement
vers moi et m’a confié d’une voix d’outre-tombe : On
m’a raconté ton histoire avec ta mère. Oui… ce que tu
as dit à Deborah. Tu sais, elle a ses idées, Debbi, depuis
toujours et il faut les respecter. Je ne lui ai jamais rien dit

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et je ne vais pas commencer alors que j’agonise. Mais je
voulais te rassurer… Je crois en ce que tu ressens. Bientôt
moi aussi je vais flotter sur les eaux du Mississippi, et je
suis sûr que je croiserai ta mère. Quand je la verrai, je lui
dirai d’arrêter de te faire attendre. Je la conduirai vers La
Nouvelle-Orléans. Je viens de Vacherie, ou presque… Pas
loin de là en fait, d’un bled à côté… sur le Mississippi.
J’ai passé mon enfance dans le Sud vraiment au sud.
Je lui montrerai le chemin, à ta mère. Que j’aimais ce
fleuve, petit ! Je ne peux pas aller le saluer ici à Memphis,
cela me fait trop mal. Mais bientôt, je retrouverai toute
cette eau capricieuse. Pour ta maman, ne t’ inquiète pas,
je m’arrangerai. Je lui passerai ton message. Il faut la
comprendre : errer un peu sur mon Mississippi, c’est un
grand bonheur. Elle en a de la chance, ta mère ! Je me sais
veinard, moi aussi. Oui, je vais faire comme ta maman.
Tu verras. Pour l’ instant, j’obéis à ma femme, comme le
bon mari que je suis. Mais mort, je ne serai plus un époux.
Qui deviendrai-je ? Personne. Allons nous coucher tôt,
comme elle nous l’a ordonné. Peux-tu m’aider à monter
l’escalier ? Et je ne veux pas de ton chien dans mes pattes.
Dis-lui de rester en bas pour qu’ il dorme avec toi.
Je savais que Ted prévoyait être enterré à Vacherie
avec les membres de sa famille à ses côtés, et je ne
comprenais pas trop bien ce qu’il voulait me dire. J’ai
néanmoins retenu l’ensemble de ses propos. Les mots

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d’un agonisant viennent d’un lieu qui reste inimagi-
nable, d’un Niagara de la vie qui se précipite vers sa fin
en créant un fracas dans l’esprit étriqué par la raison.
Ted se voulait à Vacherie, dans un cimetière tout près
du Mississippi et il allait arriver à ses fins. Une voix en
lui pouvait prévoir son avenir.
Depuis Bâton-Rouge pour parvenir au cimetière des
Magnolias, la route embrasse le Mississippi. J’aperçois
le fleuve entre deux maisons, deux arbres. Et tout à
coup, malgré la musique de Santana qui continue à
jouer, je me sens apaisée. Le ciel connaît même une
accalmie. La pluie a cessé de tomber ou elle se fait plus
légère… Et puis finalement, cette aventure me conduit
peut-être tout droit à maman. Ted me l’a bien dit.
La Jeep dans laquelle nous sommes dépasse de nom-
breux cimetières tous très beaux. Mais le plus magni-
fique, nous promet Deborah, est celui où Ted va bientôt
trouver le repos. Elle regarde le tas de couvertures qui
cachent le corps de son mari et lui promet quelque
chose comme Byzance. La Jeep s’arrête devant l’entrée
du cimetière des Magnolias. Lentement. Nous avons
réussi à ne pas être arrêtés par la police, à ne pas périr
sous un camion et à ne pas trop souffrir de cette balade
macabre avec le cadavre de Ted.
Nous pénétrons par la porte en fer forgé derrière
laquelle Ramon nous accueille en nous faisant des

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grands signes d’amitié. Il est neuf heures du matin et le
cimetière ouvrira officiellement dans soixante minutes.
Mais Ramon, qui est directeur du lieu, nous offre une
entrée privilégiée et illicite. Deborah et John sortent
de la Jeep pour aller lui dire bonjour, alors que Mike,
moi et Ted avançons lentement vers la maison des gar-
diens du cimetière. Nous nous garons dans le driveway.
Ramon et John, qui ont suivi à pied, viennent vers
nous et retirent Ted du coffre. Il ne pleut plus du tout.
Mais ils ont quand même un peu de mal à extraire le
corps de là où il se trouve coincé. Il a été tellement tassé
dans l’habitacle de la Jeep qu’il a épousé les formes de
la voiture. Pendant que Ramon, John et Mike font
entrer Ted dans la maison qui sert aussi de bâtiment
administratif au cimetière et de lieu de rassemblement
pour les familles endeuillées, Deborah recommence
à réciter ce qui constitue pour elle le « sésame, ouvre-
toi » de la mort : Till you return to the ground, For out
of it you were taken ; For dust you are, And to dust you
shall return. Décidément, elle préfère se voir en doula
officiante plutôt qu’en veuve. Répéter ces phrases l’aide
visiblement à traverser ce terrible moment.
Juan apparaît. Il sort de derrière un rideau qui cache
partiellement la salle principale, celle où l’on expose et
veille les corps. Il s’avance vers nous, nous embrasse
chaleureusement et montre d’un signe de la tête au fond

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de la pièce une grande boîte en bois blanc capitonné
d’un tissu de satin pâle. Il a l’air tout neuf, même s’il
a déjà servi. Juan semonce Ramon. Ils auraient dû
prendre un chariot porte-cercueil. Que fait-il avec le
corps de Ted ainsi trimballé par ses fils ? Quelle idée…
On dépose le fardeau par terre. Près du catafalque.
Juan semble excédé. Il exige que nous sortions tous
de la salle. Il va respectueusement déballer le corps de
Ted des couvertures et le déposer avec l’aide de Ramon
dans le cercueil. C’est à eux de s’occuper de Ted, selon
le rituel…
Deborah veut rester, mais Juan lui impose l’obéis-
sance. Elle doit se séparer du corps de son mari. C’est
ainsi. Till you return to the ground, For out of it you were
taken ; For dust you are, And to dust you shall return.
Juan prononce ces paroles magiques et Deb pour la
première fois les entend.
Je vais faire un tour dehors, près des magnolias en
fleurs, que je n’ai même pas vraiment remarqués à l’arri-
vée de la Jeep dans le cimetière. La pluie est repartie de
plus belle. De la maison qui surplombe les dix acres et
les centaines de tombeaux, je vois de loin le Mississippi.
Mais pas très bien… Je pense à maman qui erre sûre-
ment dans les parages, mais ce n’est pas le moment de
courir après elle… Le site est splendide. Ted sera bien
ici, Deborah a peut-être raison. Il humera le parfum

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de son enfance et ira la nuit taquiner les poissons dans
la rivière. Oui, il verra sûrement maman passer et il
pourra lui dire que je l’attends.
Juan interrompt mes pensées. Il est venu nous cher-
cher. Nous devons rentrer un moment, faire nos adieux
à Ted, fermer le cercueil et puis aller l’enterrer. Juan va
s’occuper de conduire la cérémonie. Deborah n’aura
d’autre choix que de se laisser aller à sa douleur.
Nous jetons d’une main les dernières poignées de
terre mouillée sur le cercueil de Ted, alors que nous
tenons de l’autre les parapluies qui jouent à s’envoler.
Jennifer et sa fille Pam sont arrivées. Elles pleurent en
embrassant les garçons et Deb. Celle-ci essaie encore
une fois de prononcer en boucle les paroles qui la tien­
nent depuis cette nuit. Till you return to the ground, For
out of it you were taken ; For dust you are, And to dust
you shall return, mais elle s’arrête en plein milieu de la
dernière phrase et éclate elle aussi en sanglots, saisissant
dans un vertige que pas même ces mots ne peuvent
contenir son chagrin.
C’est le déluge.
Un Niagara.
Trois jours après notre retour à Memphis, alors que la
pluie s’abat encore sur la ville, Deborah et moi sommes
en train de faire la vaisselle et le téléphone retentit.
C’est Mike ! Il nous prie de regarder la télévision qu’il

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sait allumée dans l’autre pièce. La coutume familiale
veut que le poste marche en permanence. Deborah et
moi voyons vite des images du cimetière des Magnolias
dévasté. Les cercueils déambulent dans les rues de la
ville, arrachés à la terre. Les pluies phénoménales qui
n’arrêtent pas depuis une semaine ont exhumé les
tombes qui flottent un peu partout. C’est comme si le
Mississippi était sorti de son lit pour embrasser tous les
morts et les emporter amoureusement avec lui dans le
courant. Mike explique à sa mère qu’il essaie désespé-
rément de joindre Ramon et Juan, mais apparemment
ils ont trop à faire. Le cercueil de Ted a-t-il tenu le coup
en s’agrippant à la terre ou se balade-t-il sur les eaux
folles du grand fleuve boueux ?
Je ne dis rien à Deborah. Ted est, comme il le sou-
haitait, désormais avec maman. Ils voyagent ensemble.
Il persuadera ma mère de ne plus me faire attendre.

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Saint Louis est une fête

En 1906, le 3 juin, à Saint Louis, Missouri, Freda


Josephine McDonald, dite Joséphine Baker, voit le
jour. Elle débutera sa carrière de danseuse une dizaine
d’années plus tard dans une maison au 2632 de la rue
Tangee, vite rasée pour laisser la place au progrès et à la
highway 40. Un hôtel Marriott occupe l’emplacement
où la petite fille exécuta ses premiers pas d’artiste. Mais
sur ces simples faits tout à fait vérifiables, les historiens
les plus sérieux ne s’accordent pas. Les légendes sont
bien plus fortes que toute réalité et elles veulent que
Joséphine ait vécu en mendiant et en se nourrissant de
restes. En fait, de la vie de Joséphine, Saint Louis garde
peu de traces. On n’entend jamais se répercuter à tra-
vers la ville le bruit saccadé des talons de la petite Josie
sur le plancher de son propre avenir. Rien à Saint Louis
ne vient commémorer la vie de Joséphine Baker. Pas un

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seul bâtiment de sa ville natale ne célèbre l’existence de
la grande dame.
Voilà pourtant que le 30 novembre 2021, elle vient
d’entrer au Panthéon et c’est une immense fête…
Pas à Saint Louis, mais à Paris.
Pas rue Tangee, mais sur la grande place au bout de
la rue Soufflot.
Pas près du Mississippi, mais à neuf cents mètres de
la Seine.
Quel chemin parcouru pour une femme née dans
la pauvreté. Quelle traversée du monde pour arriver
cent quinze ans après sa naissance dans l’édifice de
la montagne Sainte-Geneviève qui nargue la mairie
du 5e arrondissement et l’église Saint-Étienne. À côté,
maman, malgré ses kilomètres aqueux, ses milles nau-
tiques au compteur, fait piètre figure. Son voyage est
riquiqui…
Joséphine a vite fui Saint Louis, la ville nommée
en l’honneur de Louis IX et sise au milieu du conti-
nent américain dont le saint roi n’aurait pu imagi-
ner l’existence. Le croisé, qui voit sa fin à Carthage, a
lui aussi exploré pas mal de terres après sa mort. Son
corps, comme le racontent les livres d’histoire de mon
enfance, a subi la tripartition, ce rituel funéraire réservé
aux grands de ce monde.

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Les entrailles et les chairs du bon roi saint Louis,
qui rendait ses jugements sous un chêne, comme je
le répétais à l’école pour obtenir une bonne note, se
sont retrouvées à l’abbaye de Monreale, en Sicile, et ses
ossements dans la nécropole royale de Saint-Denis, près
de Paris. Voilà le roi découpé, lancé ici et là à travers
le monde… On ne peut le contester, lui aussi, même
cuit, a vu du pays.
Joséphine, de son vivant s’était déjà beaucoup
dépla­­cée : de Broadway à Cherbourg, en passant par
Marrakech, Casablanca, Milandes en Dordogne et
même Cuba. Elle meurt à Paris à l’hôpital de la Pitié-
Salpêtrière en 1975, et se voit enterrée sur une des splen-
dides terrasses du cimetière de Monte-Carlo. Loin, très
loin du Mississippi de son enfance et de la misère des
faubourgs de Saint Louis, Missouri. Sa tombe en granit
noir d’Afrique est magnifique. De grands cyprès fins
lèvent vers le ciel leur front fier. Qui voudrait partir de
ce lieu envoûtant ? Quelle imbécile quitterait ce paysage
de rêve ? Certainement pas Joséphine, qui se prélasse
depuis plus de quarante-cinq ans dans son tombeau
méditerranéen. Elle a accompli un nombre incalcu-
lable de choses dans sa vie, la Baker. Résistante, agente
du contre-espionnage, sous-lieutenante de l’armée de
l’air, défenseure des droits civiques, meneuse de revue,

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Joséphine n’arrêtait pas. Il faut dire que sortir de l’indi-
gence, en dansant et en chantant, c’est tout un boulot,
certainement pas à la portée de tout le monde.
De la terrasse du cimetière, Joséphine contemple
parfois la mer, méditative. Que c’est bon de ne plus rien
faire… Elle se moque de la cité de son enfance, Saint
Louis, qu’elle prononce depuis son départ des États-
Unis comme il faut, c’est-à-dire à la française, avec un
tout léger accent, Saint Louisse… en honneur d’un roi de
France… Son ex-mari Joseph Bouillon est enterré juste
au-dessus d’elle. Sur sa droite, on tombe sans le vouloir
sur les acteurs Marie Bell et Jean Chevrier. Leo Ferré,
lui aussi, s’est installé pas très loin de là, et puis plus
récemment Roger Moore y a trouvé asile.
Que le cimetière de Monaco est doux à Joséphine,
dans le soleil du Sud, et que Grace Kelly, la belle, la
si belle, s’est montrée gentille en lui permettant de
s’abriter là dans la mort ! Grace, elle, a préféré pour
sa dépouille un endroit plus sombre, plus solennel :
l’abside de la cathédrale Notre-Dame-Immaculée de
Monaco. Il faut dire que sa mort l’a prise par surprise,
Grace, et on a dû faire vite. Sa voiture est tombée dans
un ravin et en moins de deux, comme dans les films
américains, elle a plongé dans le vide. C’est générale-
ment à l’intérieur de lieux grandioses, comme la crypte
d’une superbe église que les princesses vont séjourner

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quand elles meurent, alors que les pauvresses comme
la Joséphine se retrouvent dans la lumière crue d’un
cimetière presque marin. Mais de cela, Joséphine ne se
plaint pas. Au contraire… Et le cimetière de Monaco,
elle l’aime bien… Grace Kelly, très grande dame
comme toujours, lui a offert un tombeau de granit,
surmonté d’une belle croix. Vraiment Joséphine coule
des jours heureux dans un lieu paradisiaque. C’est tout
le gratin qui va lui rendre visite là.
Mais patatras, ne voilà-t-il pas que le président de la
République de France décide de lui offrir une entrée
au Panthéon, par la grande porte… Quelle histoire…
Le corps devra reposer désormais dans cette nécro-
pole laïque. Il aura droit à des hommages nationaux.
Aux grands hommes et aux grandes femmes, la patrie
reconnaissante. Soit… Mais ne peut-on jamais rester
en paix, après avoir travaillé toute sa vie ? Et les femmes
courageuses n’ont-elles pas droit à un petit repos à
Monte-Carlo ?
Secrètement, Joséphine rêve comme Camus de refu-
ser le Panthéon. Albert aime bien le petit village de
Lourmarin dans le Lubéron où il possède une très
modeste tombe. Il n’a que faire du monument aux
morts illustres, ni du luxe de Paris et de l’État français.
Joséphine, à temps perdu, s’imagine être le grand écri-
vain. Elle l’a côtoyé, le loustic, autrefois, au moment de

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la lutte pour les droits civiques. Un gars avec un grand
cœur, mais qui n’en faisait qu’à sa tête.
Comment une femme noire, née dans un taudis de
Saint Louis, Missouri, pourrait-elle refuser la « panthéo-
nisation », la « mausoleification » au sein même de l’éter-
nité française ? Il faut un exemple à toutes ces jeunes
filles qui se sentent étrangères chez elles. Et les exemples
possibles pour réussir une vie de femme, Joséphine en
a cruellement manqué. Elle a dû se débrouiller. Elle
continue d’ailleurs. Elle improvise. Elle fait le grand
écart. Même au Panthéon.
Camus venait d’une famille pied-noir, soit, mais
c’était surtout un homme. Oui, il faut servir de modèle
à toutes les gamines de France et de Navarre, et puis de
la terre entière… Les choses doivent changer. Joséphine
sait faire cela : transformer le monde. Quel épuisement
cependant ! N’allons pas imaginer que les morts se
moquent du futur… Les temps forcent la main, ils nous
révèlent à nous-mêmes. Et Joséphine accepte avec séré-
nité ce nouveau défi que constitue son entrée parmi les
morts les plus sublimes de l’histoire de France. Encore
un effort, dirait Sade, et on sera bientôt vraiment
républicains, dans ce pays. Le Panthéon accueillera les
femmes à pleines pelletées. On ne saura où les enter-
rer… Quelle hospitalité ce sera… Mais en attendant,

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l’État a besoin urgemment de Joséphine et Joséphine
répond à l’appel comme un seul homme.
Elle aime, c’est évident, son pays d’adoption. Et par-
ticulièrement Paris, comme elle le chante de sa voix
un tout petit peu éraillée. J’ai deux amours, mon pays
et Paris… Voilà donc notre Baker qui doit quitter son
tombeau de granit lové au centre de la principauté de
Monaco pour repartir sur la capitale. On lui a trouvé
un splendide appartement, beaucoup mieux que celui
qu’elle avait dans le 20e, avant sa mort. Et quelle vue…
Oui, on l’appelle dans la Ville-Lumière. De loin, elle agite
la main pour saluer Grace de Monaco. Que ­voulez-vous
ma chérie, je ne sais que dire… On me réclame ailleurs.
Merci de l’ invitation ! Thank you so much, my darling…
Et Joséphine fait la révérence comme si elle remerciait
son public. Thanks… J’ai passé de si bons moments. Vous
m’avez couverte de marbre et de soleil, mais la patrie me
demande. J’aimerais tant rester avec vous, sous ce soleil
chaud, mais je dois aller m’installer dans l’ humidité d’une
crypte du 5e arrondissement, avec tous ces grands hommes,
et puis avec ces femmes extraordinaires que sont Marie
Curie, Geneviève de Gaulle, Germaine Tillion et Simone
Veil. Vous avez dû les croiser dans vos fonctions de prin-
cesse. Une femme venue de Saint Louis a-t-elle le choix ?
Il faudrait être Camus pour dire non. Et croire au mythe

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de Sisyphe et au bonheur de pousser une pierre sur une
montagne. Quelle idée ! Moi, je suis sortie de la misère. Je
me dois à la France et à son Panthéon, même si, entre vous
et moi, je n’aime pas le quartier. Le 5e et le 6e arrondisse-
ments n’ont jamais été ma tasse de thé. Je n’ai rien d’une
arsouille, d’une zazou, ni d’une Juliette Gréco. Je suis
plutôt rive droite et Pigalle. Le quartier du Panthéon est
ennuyeux avec tous les étudiants. Je ne vais quand même
pas faire comme Saint Louis, le roi de la peste, et subir la
tripartition de mon corps, pour que l’on puisse en conserver
un bout sur le petit rocher monégasque que j’aime tant ?
Non, on me demande de plier bagage, faire contre mau-
vaise fortune bon cœur et de déménager mes pénates sur la
place du Panthéon. Ce n’est pas sans chagrin que je vous
quitte, Grace… Vous me manquerez. Entre Américaines,
on se comprenait bien. L’exil était notre lot. Comment vous
dire, Grace ? Vous qui avez eu un si bel enterrement, vous
savez combien les hommages sont tentants. Je vais sûrement
pouvoir faire Paris Match. Et ça, c’est un grand privilège.
Je n’ai pas été là sur la couverture depuis ma mort en avril
1975. Mais mon public ne m’a pas oubliée, vous voyez.
Pauvre Joséphine, on la veut en vadrouille, à se faire
porter encore une fois à travers la France. Comme
quoi maman n’est pas la seule morte à voir du pays.
Néanmoins, Baker est une obstinée. Et dans l’éternité,
elle est devenue casanière. Elle va rester à Monaco ! Et

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à la France, faire le coup du cénotaphe. On enterrera
au Panthéon un cercueil vide, pendant que Joséphine
demeurera, peinarde, dans son cimetière. La panthéo-
nisation sera du bluff. Tout est symbole, après tout.
Mais cela, elle ne l’ébruitera pas. Elle fera semblant de
partir : Bye, bye, ma chère Grace, et au plaisir !
Je ne sais même plus pourquoi, mais ma mère aimait
beaucoup Joséphine Baker. Elle admirait sans doute
la star. Après tout, une huile pour les peaux brunes,
un parfum tout rose et une pommade pour gominer
les cheveux façon années 1920 portaient le nom de
l’Américaine. Peut-être aussi que, comme le président
de la République, ma mère reconnaissait en elle l’esprit
français, « qui rassemble les citoyens de bonne volonté
par le monde, engagés contre le mal ».
Quand maman m’en parlait, la pauvre Joséphine
me semblait plutôt incarner le passé colonial. À la télé­
vision, je la voyais se contorsionner pendant la danse
des bananes des Folies Bergère, non sans me sentir mal
à l’aise… Joséphine a joué longtemps à l’exotique avant
d’être acclamée comme une citoyenne exemplaire.
Je me rappelle maman mettant sur le grand tourne-
disque du salon un 33 tours. J’écoutais La petite Tonki­
noise, sa Tonkiki, sa Tonkiki, sa Tonkinoise, de Saint Louis,
Missouri, qui incarnait toutes les femmes des colonies…
C’était l’esprit du temps qu’il faut imaginer prodigue.

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Pour maman, Joséphine avait une belle âme puis­
qu’elle avait adopté des petits orphelins. Cela, on le
voyait dans Paris Match, des enfants avaient même été
trouvés dans une poubelle par un chiffonnier, nommé
Pépé ou Pépère. Je ne me souviens plus très bien.
Depuis sa chute fatale à Niagara, maman passe sou-
vent par Saint Louis, Missouri. Elle se demande si elle
n’y croisera pas Joséphine Baker. Elle semble ne pas
avoir appris que la danseuse se trouve symboliquement
au Panthéon, mais en fait à Monaco. J’avoue que la
situation est compliquée. Dans cette confusion, elle
pourrait tout aussi bien être dans le sud des États-Unis.
Ignorante, maman passe devant l’arche Gateway, qui
surplombe le Mississippi à Saint Louis, espérant que
Joséphine aura eu l’idée de venir faire un tour chez elle.
Home Sweet Home.
Mais non, maman, Joséphine est officiellement enfermée
au Panthéon. Elle ne dérive pas comme toi. On l’a assignée
à résidence, celle de la République. Maman, Joséphine se
trouve en France. C’est ce que je m’époumone à faire
comprendre à maman, mais elle ne m’entend pas. Elle
reste dans les eaux juste devant l’arche et doit vite
déguer­pir quand les bateaux de croisière sur la rivière
l’écorchent au passage, ou parfois encore la coupent en
deux. Mais dans la mort, par bonheur, on ne meurt plus,
et maman se reconstitue vite. Récemment, elle a aussi

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été dévorée par deux requins blancs qui s’étaient perdus
dans les eaux douces et avaient remonté le Mississippi
jusqu’à Saint Louis. Ils avaient parcouru neuf cent vingt
miles à partir de l’embouchure du fleuve avant qu’une
équipe de protection de la vie animale ne les réexpédie
dans le golfe du Mexique. Maman a vraiment passé là
un mauvais quart d’heure… Pour se remettre de ses
émotions, elle s’est cachée des heures sous le pont qui
permet de passer du Missouri à l’Illinois… Ces maudits
requins… et pas la moindre Joséphine en vue. Elle est
en France, je te dis… Mais maman ne m’écoute pas.
Joséphine ne viendra pas, elle préfère le Panthéon.
Elle n’est plus Josie, la petite pauvresse, et n’a rien d’Al-
bert Camus, l’homme philosophe. Elle est la Baker
et elle le paie très cher ! Il faut avouer que le sud des
États-Unis et le Mississippi ne l’attirent plus. Ils lui
rappellent de mauvais souvenirs. Il y a de quoi… non ?
Maman feint de l’oublier. Oui, elle essaie de ne pas y
penser. Pourtant elle-même a déjà croisé dans les eaux
profondes de la rivière Emmett Till, l’adolescent afro-
américain torturé et lynché à Money, Mississippi.
À l’époque de l’assassinat, en septembre 1955, ma
mère suit l’affaire. Emmett a quatorze ans, il vient
de Chicago, et quand il arrive chez son oncle dans le
Sud, il sait que les meurtres raciaux y sont monnaie
courante. Mais il croit bêtement avoir le droit de vivre.

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Quel idiot ! Le voyage vers le Mississippi n’a rien de
rigolo et il faut se tenir à carreau. La mère d’Emmett a
peur pour lui. Et elle n’a pas tort. Elle insiste : Ne fais
pas le fanfaron, mon chéri. Ta vie pour ces gens-là est déjà
une preuve d’ insolence, une injure…
À Money, un soir, Emmett courtise ou siffle une
Blanche, c’est du moins ce qui se raconte et même pour
un ragot, un mensonge, un Noir doit payer. Peu après,
un groupe de Blancs le séquestre, le bat, le frappe très,
très fort. Puis, ils le forcent à se déshabiller et lui foutent
une balle dans la tête. Ils le jettent alors à la rivière avec,
autour du cou, un ventilateur de machine à coton.
Emmett finit à l’eau. Son corps voyage malgré le poids
du ventilateur, qui devrait l’envoyer par le fond.
Un pêcheur le retrouve trois jours après le meurtre
dans la rivière Tallahatchie. Pas facile de l’identifier.
On ramène le cadavre tuméfié, saccagé du jeune garçon
de quatorze ans à Chicago, chez lui, pour l’inhumer
pas loin, dans la banlieue de Alsip, au cimetière noir de
Burr Oak. Au moment de la veillée du corps, sa mère
exige que le cercueil soit ouvert. Le monde entier doit
voir le corps mutilé de son fils. La photo du cadavre se
retrouvera à la une de tous les journaux. Même maman
la verra. Souvent elle me la décrivait. Et lors de notre
voyage vers le Mississippi et la Louisiane, elle l’avait
évoquée. Sur l’épouvantable image, on peut consta-

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ter ce que valent la vie et la mort des jeunes Noirs
aux États-Unis. Les accusés pourtant seront acquittés.
Après tout, les faits sont discutables.
À Gary, mon oncle Benedetto, le mari de tante Gaby,
me parlait lui aussi d’Emmett Till. Je me rappelle une
fois, après la mort d’Amandine et Clémentine, être allée
avec lui au cimetière de Burr Oak. De Gary à Aspil, on
mettait une petite demi-heure en voiture. Cela n’avait
rien d’une belle balade, mais un tour de bagnole fait
toujours un peu de bien aux âmes en deuil, comme
celle de mon oncle. On se dit qu’en voiture l’on pourrait
en finir vite, dans un accident, en se précipitant dans
un fossé, mais on n’aurait pas droit à des funérailles à
la Grace Kelly. La mort de ses filles écrabouillées par
un camion avait fait surgir en l’esprit de mon oncle le
souvenir triste de ce garçon noir défiguré par la haine
des Blancs de Money. Va savoir pourquoi…
Ce jour-là, Benedetto et moi avions passé quelques
minutes à nous recueillir sur la tombe du jeune garçon,
puis nous avions quitté le cimetière aux portes grilla-
gées. Nous étions retournés à Gary sans rien dire ni à
ma tante ni à ma mère. Amandine et Clémentine, elles,
étaient enterrées au Ross Cemetery de Gary, mais mon
oncle refusait d’y aller.
De son tombeau au nord du pays, Emmett prend
parfois la poudre d’escampette, il quitte le lieu où sa

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mère dévastée l’a mis en terre. Il retourne près de Money
pour voir si les temps ont changé. Il ne se fait pas d’illu-
sion, mais bon, il se dit qu’il faut garder espoir. Emmett
conserve en lui quelque chose de candide. Il aura éter-
nellement quatorze ans et une sorte de confiance en
l’avenir.
C’est durant une de ses traversées du pays du nord au
sud, d’Aspil à Money, qu’il a croisé maman. Il marchait
sur le bord du Mississippi, tentant de repêcher les corps
des jeunes Noirs jetés depuis des siècles aux fleuves et
aux rivières aux quatre coins du pays…
Maman, qui en a pourtant vu des vertes et des pas
mûres, a eu peur, en tombant presque nez à nez avec lui.
Le corps et le visage d’Emmet restent mutilés, boursou-
flés après toutes ces années. Mais comme elle a envie de
faire une Joséphine de sa personne en étant généreuse,
elle a proposé à Emmett de l’aider à se rendre plus pré-
sentable. Emmett ne tient pas à jouer au bon spectre.
Comme sa mère, il préfère qu’on voie sur lui les hor-
reurs dont les Blancs sont capables. C’est pas jojo, mais
les fantômes ont des principes. Les vivants et même les
morts n’ont qu’à bien se tenir.
C’est pour Emmett que Joséphine Baker est revenue
dans le Sud, en 1963. L’assassinat du jeune homme et
surtout le procès du meurtrier dans les années 1950
avaient déclenché les passions et le mouvement des

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droits civils. Rosa Parks affirmait qu’elle avait refusé de
donner son siège à un homme blanc dans un bus, en
décembre 1955, en pensant au meurtre d’Emmett Till
quelques mois plus tôt. L’émission I Love Lucy avait été
interrompue pour annoncer la découverte du cadavre
de Till. Aimé Césaire écrira un poème pour le jeune
assassiné. À l’époque, Joséphine Baker organisa à tra-
vers la France plusieurs manifestations qui dénonçaient
le verdict rendu dans l’affaire Emmett Till. Elle pensait
sûrement aux êtres qu’elle avait connus jeune à Saint
Louis, Missouri et à la petite fille noire qui dansait rue
Tangee.
En 1963, le 28 août, elle débarque dans le Sud pour
participer à la Washington March, où Martin Luther
King prononcera son discours I have a Dream. Habillée
de son vieux costume de guerre, bardée de médailles de
la Résistance, Joséphine dénoncera la façon dont elle
est traitée en Amérique : And I said to myself, My God,
I am Joséphine, and if they do this to me, what do they do
to the other people in America ?
Tout coule sur le Mississippi, et l’histoire d’Emmett
Till est maintenant du passé. Les lynchages sont consi-
dérés comme des crimes haineux par la loi. Mais la liste
des jeunes corps noirs charriés par le fleuve ne finit pas
de s’allonger. Emmett le sait bien. Les cadavres flottent
de nos jours avec leurs hoodies.

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C’est la mode.
Maman s’est procuré un hoodie en solidarité, même
si elle ne comprend pas les enjeux de tout cela. Elle n’ap-
précie tout simplement pas que des gamins meurent,
qu’ils soient noirs ou blancs. Elle admire Joséphine,
qui s’occupait des petits mal-aimés, des abandonnés et
des jeunes morts.
Tout coule sur le Mississippi, même si le fleuve prend
souvent encore des allures d’incendie.

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Des neiges de Couteau-Jaune
au sommet du Kilimandjaro

Tu viendras voir les aurores boréales, les soleils de minuit


et moi, moi, dans mes habits célestes. Je mettrai mes plus
beaux atours pour ton arrivée. Je te promets : pas de ber-
mudas ! Je te ferai grâce de mes jambes poilues et de ma
plus récente paire de souliers de course. Je serai sapé de pied
en cap, comme un prince, et tu arriveras. Je t’attendrai
à ta descente de l’avion. Je te dirai : « Nous sommes à
512 kilomètres au sud du cercle polaire arctique, dans la
ville de l’or et des diamants dont je te couvrirai. Et tu ne
me croiras pas ou encore tu auras un peu peur. Surtout
quand je te menacerai de t’emmener en expédition à Hay
River ou sur le Grand Lac des Esclaves, tu frissonneras
d’angoisse… Promets-moi de venir avant que je quitte la
région dans un mois ou dans cinq ans. Tu me connais, je
ne tiens pas en place. Mais je ne pourrais pas partir si tu

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ne jures pas de faire l’effort de rendre visite à ton pauvre
ami prisonnier des mouches et des glaces éternelles.
Ce sont exactement ces mots que Clément-Éric
m’adressa une bonne trentaine de fois de 2010 à 2022.
Il avait pris l’habitude en effet de toujours m’envoyer de
Yellowknife la même carte postale vieillotte du monu-
ment Bristol, achetée en une centaine d’exemplaires
qui traînaient dans un vieux carton d’une boutique de
la ville. Cet avion ancien, le Bristol, exposé sur un pro-
montoire pas très loin de l’aéroport de Couteau-Jaune,
rappelle que le nord fut très longtemps inaccessible. Et
que mon ami était parti pour ce que je considérais le
bout du monde.
Derrière l’image excessivement convenue, aux teintes
un peu surannées, je retrouvais toujours le même mes-
sage écrit à l’encre turquoise. Seule la date changeait
au gré du temps qui passait. J’appelais Clément-Éric
à chaque réception du Bristol, pour répondre à ses
drôles de supplications… Nous rigolions deux ou trois
secondes de son insistance et puis nous en profitions
pour bavarder. Ces cartes postales étaient comme des
SOS ; elles m’attiraient vers l’ordre intime de notre rela-
tion. Je leur répondais bien sûr, toujours par un livre
différent que j’envoyais à Couteau-Jaune : Ce qu’aimer
veut dire de Mathieu Lindon, Écrire de Marguerite
Duras, une biographie sur Proust ou encore Soigner

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de Patrick Autréaux. Dans les livres que j’avais choisis
avec amour, j’inscrivais sur la première page quelque
chose du genre : Oui, oui, je viens, je ne peux pas vivre
longtemps sans ta présence. Oui, je serai là pour toi, pour
la lumière éternelle. Apparemment, à Couteau-Jaune, le
soleil ne se couche pas de la mi-mai à la fin juillet. Est-ce
bien vrai ? Il n’a rien d’un paresseux ! Les aurores boréales :
je ne sais pas ! Je ne crois pas avoir le courage de Couteau-
Jaune l’ hiver… Tu sais combien la nuit me terrifie. Je
m’ imagine mal dans une obscurité infinie. Mais l’ été
oui, je passerai et nous nous baignerons dans l’eau glacée
et dans la blanche lumière de la nuit disparue.
Un soir à Yamachiche, en 2010, dans le chalet de
notre amie Ursula, j’avais déjà promis à Clément-Éric
quelque chose comme la lune, ou plus exactement un
voyage au pôle Nord. Il était venu me rejoindre une
petite semaine à la campagne pour me convaincre de la
nécessité de son départ. Il allait s’installer à Yellowknife
pour y travailler comme coroner. Il venait d’être engagé,
bien loin là-bas, dans les Territoires du Nord-Ouest. Je
ferai enquête sur les morts de la route, les cadavres abî-
més par les motoneiges infernales, les trépassés dans les
crashs d’avion ou les assassinés du grand froid. Le métier
sera pépère. Je me trouverai à la piscine municipale un
amant trimarathonien, beau comme un dieu inca, et nous
aurons au moins cinq enfants insupportables. Promets-

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moi de venir. Je te nommerai toutes les étoiles. Avec les
changements climatiques, il fera chaud l’ hiver, et même
plus chaud qu’ à Montréal… Tout au nord, en haut de
la terre, on doit pouvoir toucher la lune, tu ne crois pas ?
Là-bas, il n’y aura que mes autopsies, les astres célestes et
toi. Je trouverai le temps d’ écrire mon livre et quand je
t’aurai envoyé ma première ébauche de Timeless, l’ou-
vrage que je n’arrête pas de commencer, tu sauteras à
bord d’un avion d’Air Canada. La visite de la reine des
neiges sera ma récompense. Tu te souviens de notre pre-
mier voyage au mont Mégantic, l’observatoire et la réserve
internationale du ciel étoilé ? Tu étais fâchée contre ces
gens qui veulent réduire le taux de pollution lumineuse.
Tu disais, en bonne paranoïaque, que c’ était encore un
truc de la CIA. Et puis tu as levé la tête, et même si tu ne
me l’as jamais avoué, je sais que tu avais changé d’avis, toi
la petite citadine snobinarde. Tu t’ étais trompée. La nuit
est lumière. Clément-Éric avait alors ajouté : Il n’y a que
le cosmos pour nous consoler de l’amour que nous n’avons
pas eu. Il n’y a que le ciel et toi, bien sûr, pour moi… À
Yellowknife j’aurai le ciel, mais tu me manqueras. Alors
tu viendras. Ce seront nos retrouvailles dans la couleur
mauve des aurores boréales balayant le nord du Canada.
J’avais bien sûr tenté de dissuader mon ami de par-
tir pour le Nord, qui me semblait bien triste. Mais je
m’étais familiarisée avec l’idée. Je m’en faisais un conte.

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Clément-Éric partirait. Il reviendrait souvent. Puis,
j’irais le voir.
Au bout de la semaine ensemble à Yamachiche, mon
ami et moi, nous nous sommes réveillés en sachant
que nous nous étions menti, que le père Noël n’existait
pas, en tout cas pas au pôle Nord ni à Couteau-Jaune,
et que la vie ne nous ferait aucun cadeau. Mais nous
avons gardé secrète cette révélation. Durant les six jours
passés au chalet d’Ursula, devant le feu qui n’arrêtait
pas de s’essouffler, nous avions réussi à croire à notre
réunion sous les étoiles septentrionales ou encore au
ciel. Ce mensonge nous portait.
De retour à Montréal quelques jours après, les mots
de Clément-Éric résonnaient en moi dans ceux de mon
amie Clara. Le cosmos, avait-elle déclaré, c’est ce qui ne
se dérobait jamais à nous quand nous étions petites. Cette
synchronicité du monde, cette coïncidence porteuse de
sens, je ne savais qu’en faire, mais je pris bonne note de
ces paroles étoiles filantes qui jouaient l’une avec l’autre
dans le firmament de mes pensées. Je me dis que le
hasard, après tout, pouvait produire du sens, être créa-
teur ; je devais aller à Couteau-Jaune pour trouver du
réconfort. Il y avait peut-être là un message de l’univers.
Le ciel me parlait et je devais rester attentive à ces signes
que seuls les poètes savent déchiffrer. Oui, je pensais
me rendre à Yellowknife.

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Mais j’ai, bien sûr, vite oublié mes promesses, les
aurores et les soleils de minuit. Je ne suis jamais allée à
Couteau-Jaune. Clément-Éric est mort cette année. Il
fait maintenant partie de la horde de macchabées qui
descendent avec maman le Mississippi. Clément-Éric
s’est foutu une balle dans la tête, sans penser à me pré-
venir. Le jour de son anniversaire, de ses quarante ans,
il m’a remerciée des mots que je lui avais laissés sur son
répondeur. Il m’a écrit : Tu as pensé à moi ! Comme tu es
gentille. Ici, il fait un froid de gueux, mais je me sens si
léger, ce soir. À la réflexion, Couteau-Jaune n’est pas pour
toi. C’est mieux que tu ne viennes pas. Le monde est vaste,
on se croisera ailleurs.
Le lendemain, mon ami plongeait dans les chutes,
celles de maman. Il était très jeune certes, mais pas
comme mes cousines, Amandine et Clémentine. Tout
demeure relatif.
Je ne nagerai jamais avec lui dans la mer céleste, ni
dans le Grand Lac des Esclaves. Je ne verrai jamais avec
ses yeux le légendaire monument Bristol.
À répétition, l’existence noie le meilleur de nous.

* * *

Ce printemps, c’est très simple, on se retrouve à Berlin au


colloque qu’ ils organisent sur mon œuvre. Le geste de la

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main droite, qui se soulevait en tournant délicatement
la paume vers le haut, décrivait mieux que toute parole
son doute quant à la qualité du travail que les intel-
lectuels berlinois pouvaient effectuer sur ses textes à
elle… Je ne sais pas, ajouta-t-elle très évasive, en levant
lentement les yeux au ciel, pour que je comprenne bien
qu’elle n’avait aucune confiance dans les gens qui nous
invitaient. Je ne sais pas… mais bon, je vous montrerai
Berlin que je n’ai pas comme vous à découvrir. Mais
j’aime y être au mois d’avril ; les tilleuls sentiront bon et
fort et ces odeurs printanières restent très agréables. On
se moque, après tout, de cette conférence internationale.
J’ imagine que ce sera bien organisé… mais sans plus…
Vous y allez parce que c’est Berlin, non ?
Ce midi de novembre, alors que nous nous trou-
vions autour d’une table dans un resto français de la
rue Bernard à Montréal, je compris rapidement ce que
Marieke voulait me faire dire. Elle avait commandé
du boudin noir, après avoir avalé, affamée, quelques
huîtres, mais déjà pour elle nous étions ensemble dans
un bistro allemand en train de nous goinfrer de Wiener
Schnitzel et de la Kartoffelsalat, ou encore nous avalions
une mercimek dans un petit troquet turc que Marieke
connaissait bien… Berlin était juste là devant nous.
En fait, Marieke tenait beaucoup à ce que j’aille avec
elle dans la ville autour de laquelle depuis des années

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toutes nos conversations tournaient, mais elle ne vou-
lait pour rien au monde me dire son plaisir de m’avoir
là à ses côtés. Elle espérait que je lui dise que le colloque
serait magnifique, que son œuvre deviendrait ainsi très
connue et que j’allais à Berlin pour elle bien sûr, mais
aussi pour son travail, sans pouvoir décider ce qui me
paraissait le plus important.
Depuis que je la connaissais, j’avais appris à compo-
ser avec les exigences de Marieke, et je m’étais habituée
à ses demandes déguisées. Je m’estimais très chanceuse
de fréquenter cette grande penseuse et cette amie for-
midable. Je vous montrerai la ville. Je sais bien que vous
y êtes déjà allée, on s’est même croisées à l’aéroport de
Berlin, oui ! Rappelez-vous ! J’avais oublié mon sac sur
un siège dans la salle d’attente et ô surprise c’est vous qui
l’aviez trouvé. Vous aviez couru pour me le redonner.
Vous étiez jeune alors… Et pof ! nous sommes tombées
l’une sur l’autre par hasard ! Quel heureux hasard ! C’est
à ce moment que l’on a commencé à se revoir. En pro-
nonçant cette dernière phrase, Marieke dodelinait de la
tête avec bienveillance, laissant passer dans son regard
le souvenir de toutes nos années « ensemble ». Mais vous
ne connaissez pas vraiment Berlin, enchaîna-t-elle. Vous
avez tout d’une touriste, vous parlez un peu l’allemand
soit, mais vous ne pouvez pas bien le posséder, il faudrait le
parler tous les jours à votre niveau et vous me mentionnez

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des lieux qui ne sont absolument pas intéressants. Qu’est-ce
qu’on irait faire dans ce café bobo dont vous me parlez ?
Vous allez à Berlin et vous ne voyez rien en fait. Vous
croyez y aller, mais vous feriez mieux de rester chez vous,
comme tant de gens comme vous puisque ce que vous voyez
de la ville, cela n’a absolument aucun rapport avec elle…
C’est triste en fait de voyager dans ces conditions. Vous
feriez mieux de rester à Montréal que de vous obstiner à
aller à Berlin pour ne rien voir. Vous trouveriez davan-
tage l’esprit berlinois dans le Mile-End, par exemple.
Mais avec moi, ce sera autre chose, bien sûr. Je connais
Berlin comme le fond de ma poche. Vous pensez bien…
Vous ne pourriez trouver meilleure guide. J’ai beaucoup
écrit sur la ville et son histoire. J’aime aussi beaucoup
Berlin-Est. Peu de gens s’ intéressent à cette partie de la
cité. Les intellectuels restent au fond des anticommunistes
qui s’ ignorent…
Marieke avait une méthode pour mettre sur sa four­
chette un morceau de boudin enrobé de purée et de
compote de pommes. Elle faisait cela prestement, avec
une grande dextérité. Voulant couper court à son dis-
cours concernant mon ignorance de Berlin, je lui fis
remarquer sa façon tout à fait adroite et délicieuse de
consommer son morceau de saucisse au sang. Elle éclata
alors : Mais il n’y a pas d’autre moyen de manger du
boudin… Si vous mangez le plat autrement, vous n’avez

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jamais pu avoir accès à l’ idée même du boudin, ce qui est
dommage. Il n’y a qu’une façon de faire honneur au sang
du boudin, et c’est celle que je pratique. Vous avez tort de
voir en ma manière de m’attaquer à la nourriture une sin-
gularité. C’est ainsi que le boudin est mangé depuis la nuit
des temps. Pas au Québec, évidemment, où l’on mange le
boudin n’ importe comment. C’est un sport national ici de
faire du très mauvais boudin. Je suis étonnée que dans ce
restaurant, ils arrivent à faire un boudin passable, mais
ce sont des Français qui tiennent cet établissement, et ils
ne sont pas trop au courant des mœurs et coutumes locales.
Ce n’est pas le meilleur boudin que j’aie mangé, mais c’est
bon ! Pour en revenir à Berlin, au colloque… Vous voyez
des gens qui pourraient dire quelque chose d’ intéressant
sur mon travail ? Parce que si c’est pour entendre les mêmes
choses, surtout de la part de Nord-Américains qui ne
parlent que de mon écriture migrante, on va s’ennuyer. Ne
pouvez-vous pas leur écrire pour leur suggérer d’ inviter
Marc Gentillow ou Desdemone Klein, qui ont quand
même plus de gueule que les postdoctorants que les gens
de Berlin ont l’ habitude de nous imposer pour les quotas
de leurs subventions.
En tentant de manger correctement le boudin que
j’avais pris pour ne pas avoir l’air de pratiquer un quel-
conque végétarisme pour lequel Marieke m’aurait verte-
ment réprimandée, je lui répondis, avec une nonchalance

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feinte, que j’avais déjà pris des arrangements pour que
le colloque soit très réussi. Gentillow et Desdemone
avaient déjà répondu avec joie à la proposition. J’avais
même invité le grand spécialiste de l’autofiction, Stephen
Joyce, nom qui fit immédiatement plaisir à mon amie.
Je le vis dans le pli de ses yeux. À cela, j’ajoutai pour la
combler de joie : J’espère que, malgré tous les grands hom-
mages que vous recevrez là, vous trouverez un tout petit
peu de temps pour faire un tour de la ville avec votre vieille
amie. Marieke me répondit, faussement modeste : Oh,
mais pourvu qu’ils ne prévoient pas des heures pour leurs
cérémonies d’ honneur. Elle jouait avec sa fourchette de
manière à paraître distraite et finit par lancer en dépo-
sant ses couverts : Décidément, côté boudin, malgré des
origines françaises, vous êtes une vraie Québécoise. Vous
tortillez la fourchette pour rien. À votre âge, on ne peut
plus apprendre ces choses. C’est trop tard !
Nous continuâmes le repas en commentant la rentrée
littéraire. Marieke en voulait beaucoup aux gens de faire
des histoires invraisemblables autour de la question de la
réalité dans la fiction. In-vrai-sem-blable, c’est le cas de le
dire. Marieke détachait chaque syllabe de ce mot, pour
me faire comprendre la gravité de la situation. Bientôt,
pour elle, on n’aurait plus que des livres réalistes, des
histoires vécues, des imbéciles de témoignages que par
ailleurs elle aimait bien, mais pas en littérature.

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Je n’arrivais pas à finir le boudin et pouvais par consé-
quent difficilement prendre part de façon convaincante
à la discussion. Marieke commençait à se méfier de
mon silence. Je débarquai d’un coup dans la conversa-
tion pour que mon amie ne se pose pas de questions sur
mon intelligence, dont elle doutait parfois. Je réussis à
placer que prôner la vérité m’avait toujours paru terrible
en littérature, que le vécu était pour la fiction une doxa
dangereuse, surtout si on demandait aux auteurs et
autrices d’avoir expérimenté ce qu’ils écrivent, quand
le serveur vint me sauver en retirant, sans me deman-
der mon avis, mon assiette presque pleine et me coupa
la parole en proposant des îles flottantes, le dessert
du jour. Il faut dire que depuis presque une heure, je
triturais mon boudin et ma purée. Le serveur, qui vou-
lait avoir fini pour quinze heures, avait pris l’initiative
de me subtiliser mon repas. Il l’avait fait tandis que
je parlais… Il avait donc bien calculé son coup, était
venu juste à temps pour ne pas interrompre la dame
quelque peu autoritaire qui était à la table 4 avec une
femme plus jeune, sans vraiment de consistance, qui
ne bouffait rien et qui touillait son assiette.
À la question du serveur bien malin, Marieke répon-
dit qu’elle n’aimait pas beaucoup les îles flottantes et
qu’elle préférerait une tarte Tatin. Pourtant elle m’enjoi-
gnit aussitôt de commander une île flottante qu’elle

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pourrait ainsi goûter, afin de voir s’ils étaient capables
en Amérique de réussir les œufs en neige. La tarte Tatin,
ajoute-t-elle, je ne sais si elle sera mangeable, mais au moins
il y aura des pommes et j’aime les pommes. Au Québec, il
faut avouer qu’elles sont plutôt bonnes, surtout en cette sai-
son. Le serveur mi-amusé, mi-médusé dit alors, puisqu’il
voulait en finir avec notre table : Des cafés, mesdames ?
Oui, répondit prestement Marieke, mais après les des-
serts. Le café après les desserts… Vous m’entendez ? Je ne le
veux absolument pas avant et vous avez tendance ici, mais
même en France, oui, la France n’échappe pas à cette mode
absurde, de nous servir le café en même temps que le dessert,
ce qui va contre les vertus digestives du café.
Le serveur disparut. Bientôt il serait libéré de ces
deux bonnes femmes chiantes et rentrerait chez lui.
Marieke et moi parlâmes de notre prochain rendez-
vous. Nous nous reverrions avant son départ pour fêter
la sortie de son dernier livre dans un mois, dans le
même restaurant, insista-t-elle. C’est un peu nul ici,
mais c’est mieux qu’ailleurs et nous y avons installé nos
quartiers. Et l’on verra ce qu’ ils vont faire avec le café.
Une jeune femme vint nous servir les desserts et
nous apporter, une minute après, les cafés que Marieke
renvoya à la cuisine en terrorisant la pauvre fille. Et ne
vous avisez pas de m’apporter les mêmes, je ne bois pas
mon café froid, ajouta Marieke, péremptoire.

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Le garçon avait dû décider de ne plus nous servir.
La serveuse, très peu habituée à cette manière d’être
apostrophée, dévoilait une expression ahurie qui me fit
penser qu’elle aurait du mal à se remettre de ce service à
la table 4. Marieke et moi imaginâmes l’avenir, Berlin,
le colloque, les prochains repas en dégustant la tarte
Tatin (pas mal après tout) et mon île flottante (assez
mauvaise, ils ne savent décidément pas monter des œufs
en neige à Outremont). Nous rîmes longtemps de la joie
d’être ensemble. Les cafés arrivèrent. La jeune femme
tremblait en les déposant sur la table. Marieke et moi
nous quittâmes en nous embrassant chaleureusement.
Le 10 décembre, nous nous retrouvions dans un
autre restaurant d’Outremont où nous pouvions espé-
rer qu’ils sauraient servir le café. Malgré la publica-
tion du livre de Marieke, l’heure n’était pas à la joie.
Mon amie venait d’apprendre quelques jours plus tôt
qu’elle était atteinte d’une maladie incurable. Ce midi-
là, malgré le foie gras, le champagne et l’amitié, nous
ne parvînmes pas à être légères. Seule la cruauté envers
le monde, cette violence critique que Marieke pouvait
montrer en toute occasion, nous sauva d’une cascade
de douleurs.
Quelques mois plus tard, Marieke se précipitait dans
les chutes Niagara, au beau milieu de Montréal, cette
ville qu’elle n’aimait pas tout à fait. Berlin tomba à

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l’eau un mois après le suicide de Clément-Éric. J’étais
devenue un torrent de larmes.
Je ne saurai jamais manger le boudin et j’aimerais
tant que mon amie m’engueule et me dise mon incom-
pétence. Mais Marieke a rejoint maman sur le grand
fleuve de la mort qui déborde de mes chagrins et de
mes pleurs.

* * *

Pour aller voir Geoffrey, il fallait se cogner à de nom-


breuses portes toutes barricadées, cadenassées ou encore
bardées d’un code numérique complexe que je n’arrivais
à composer qu’après de nombreux efforts. Le plus dur
était de faire attention à ce que les patients ne se fau-
filent pas derrière moi. Qu’il n’y en ait pas un ou une
qui s’échappe en profitant de ma fébrilité à aller rendre
visite à mon ami, fébrilité qui allait de pair avec une
certaine maladresse dans l’espace.
Le Manoir Providence était un lieu où les bénéfi-
ciaires des soins avaient plus ou moins tous perdu la
mémoire ou la boule, comme on s’empêchait de le dire.
Une démence catastrophique, une maladie d’Alzheimer
fulgurante ou encore par paliers était le lot de tous ces
gens qui ne rêvaient qu’à prendre la poudre d’escam-
pette.

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Lorsque je passais les seuils nombreux qui me sépa-
raient de mon ami, j’étais étonnée que personne ne
me confonde avec un patient. Pour moi, cela tenait du
miracle. Une fois traversées les portes de Providence,
j’étais à la merci des infirmières et du bon vouloir des
préposés. Il suffisait d’un rien pour que je devienne
prisonnière de l’établissement. J’espérais ne pas avoir à
défendre la force de ma mémoire. Je retenais les codes
d’entrée, espérant qu’ils me serviraient à sortir, en cas
de besoin. Je veillais à ne pas les égarer dans un coin
de mon esprit. Je songeais à chaque fois au personnage
d’Alan Bates dans le film Le roi de cœur de Philippe
de Broca. Il se cache pendant la guerre dans un asile
d’aliénés, lesquels se promènent librement dans la ville
désertée. Après tout, comment peut-on distinguer les
amnésiques des hypermnésiques, les bien-portants des
malades, les fous des gens sains ?
Geoffrey, à qui j’allais rendre, de temps à autre, une
petite visite dans sa résidence de Toronto, ne le savait
que trop. Psychiatre toute sa vie, il proclamait souvent
qu’il était le plus mal en point de ses patients. Atteint
d’Alzheimer, il se voyait encore médecin, posant sur les
malades, autour de lui dans les couloirs, des diagnostics
très justes et se permettant de prodiguer au personnel
soignant des conseils quant aux symptômes compulsifs
obsessifs qu’il observait.

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Quand j’arrivais à Providence, après bien des embû­
ches, dans la grande pièce de séjour commune, Geoffrey
était en contemplation devant la fenêtre. C’était simple-
ment une question d’heure. À quatorze heures trente,
on le parquait dans un coin de ce « salon », près des
baies vitrées. Il regardait alors au loin.
Au début de sa réclusion, Geoffrey me souriait par-
fois, en feignant de me reconnaître alors que, bien
sûr, il n’avait aucune idée de celle que j’avais été pour
lui. La plupart du temps, lors de mes venues, il ne
disait rien. Pourtant il semblait apprécier ma présence
dont il s’assurait de temps à autre en tournant la tête
doucement vers moi. J’avais beau lui demander à quoi
il pensait, Geoffrey ne me répondait pas. Il préférait
continuer à me sourire avec bienveillance. Pourtant un
jour, je ne sais pas pourquoi, un petit miracle eut lieu.
À l’impromptu, il sortit de ses pensées, de sa léthargie
et entama avec moi une conversation.
C’est le Kilimandjaro, me dit-il en pointant du doigt
les toits de l’immeuble au loin, juste en face de la fenêtre.
Tu vois, c’est le Kilimandjaro… Tu le reconnais n’est-ce
pas ? Oui, lui répondis-je, oui. Et prise d’une envie d’un
dernier entretien avec mon ami, je me mis à lui raconter
une histoire que je savais fausse, mais qui serait vraie
pour lui, comme pour moi, le temps de notre rencontre.
Oui, bien sûr, le Kilimandjaro. Je l’ai monté avec toi il y a

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quelque temps. La descente avait été relativement rapide,
mais l’ascension beaucoup plus ardue. En effet, disait
Geoffrey, you’re right. L’ascension est complexe, entre six et
dix heures. Heureusement qu’ il y a… les abris, les refuges.
Pour se reposer. C’est essoufflant.
Pendant que Geoffrey me racontait notre romanes­que
montée du grand mont d’Afrique, je tentais de me rappe-
ler le texte d’Hemingway sur les neiges du Kilimandjaro
et puis celui de Kessel, Le lion, que j’avais lu enfant et
qui m’avait fait grande impression. Je savais que je ne
pourrais pas longtemps discuter de la montagne avec
Geoffrey, si tout à coup ses souvenirs devenaient clairs.
Geoffrey avait passé son enfance en Tanzanie, où ses
parents avaient été envoyés d’Angleterre pour établir un
dispensaire. Il avait du continent, avant sa maladie, une
vision précise, forte. Alors que moi, je n’avais parcouru
l’Afrique qu’en rêve.
Je m’inquiète, me dit Geoffrey en me délivrant de mes
frayeurs. Regarde, la calotte du mont diminue depuis 1850,
et cela s’accélère. Tu vois en haut, les neiges, elles vont dis-
paraître. Les neiges du Kilimandjaro vont fondre. Comme
c’est triste… et il se mit à pleurer alors que je lui prenais
timidement la main. Au bout d’un temps, il essuya ses
larmes, étonné. Il semblait avoir déjà oublié ce qui l’avait
plongé dans le désarroi et le chagrin. Tu sais que le vol-
can Shira date de plus de deux millions d’années, c’est long

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non ? J’ai toujours vécu ici en face du Kilimandjaro, depuis
que mes parents sont venus s’ installer dans ce village des
Lowlands. Des bao… des baobabs, je crois que c’est comme
cela qu’on dit, il y en a plein. Mais on ne les voit pas d’ ici.
Il faut que tu fasses attention aux mouches tsé-tsé, surtout
en cette saison. C’est pourquoi les portes et les fenêtres sont
fermées ici. À cause de mouches, oui, c’est plein de mouches
dehors. Tu sais que mon père est celui qui commande ici ?
Le chef du dispensaire. Il nous protège, et surtout moi et
mon frère. Il ne veut pas qu’on attrape la maladie du
sommeil ou la malaria. Les portes sont fermées, j’ai essayé
de les ouvrir. Mais non. Rien à faire… c’est mieux ainsi,
non ? Geoffrey était en effet connu pour tambouriner
contre toutes les issues du Manoir Providence chaque
soir juste après le repas, refusant d’être enfermé. Mais
cet après-midi-là, les médicaments aidant, il était très
docile et affirmait respecter les ordres de son père, mort
depuis plus de quarante ans à Aberdeen. Il y a aussi les
guerriers massaïs, tu les as vus ? Ils vont revenir. Peut-être
tout à l’ heure, si tu attends.
Geoffrey contempla un long moment les neiges éphé­
mères du Kilimandjaro imaginaire qui était là devant
lui. Assise à ses côtés, partageant ses pensées, ses affects,
je sentis tout à coup, moi aussi, l’Afrique venir à moi.
Comme par magie, je me retrouvai parmi des félins de
pacotille qui erraient dans le salon de Providence. Ils

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venaient renifler le verre de jus que je tendais de temps
en temps à Geoffrey pour qu’il ne soit pas déshydraté.
Ils se transformaient vite en panthères du Kenya ou
en Shere Khan de Rudyard Kipling, en s’affalant sur
les pierres chaudes. Moi, droite sur ma petite chaise
de bois, je levais la tête pour accueillir l’immensité
du continent africain, de l’autre côté de la fenêtre, à
Toronto… Alors, en compagnie de Geoffrey, je vis le
Kilimandjaro. C’était une certitude. Je ris et je lançai
à Geoffrey : Que cette montagne est belle ! Il me répondit
simplement : Oui.
Au bout d’un temps long, nous nous retrouvâmes
ensemble en pensée devant les chutes Victoria. J’enten­
dis Geoffrey dire : Je suis content de les revoir. Je suis venu
ici avec mon père en 1959. On les appelait la fumée qui
gronde. Les plus violentes s’appellent les chutes du Diable.
Elles font un de ces bruits, tu ne trouves pas ? Comme à
Niagara… Que c’est beau Niagara ! J’y allais plus jeune,
le week-end, quand je travaillais. Je ne me rappelle plus
quel était mon travail, mais c’ était un bon boulot, simple.
Je pouvais aller le samedi et le dimanche à Niagara.
Quelle chance. On y va pour le casino, les mariages…
Sais-tu quand je me suis marié et où est ma femme ? Son
visage tout à coup sembla inquiet. Dommage que l’on
soit si loin ici de Niagara. Autrement on irait… Mais
regarde, on a le Kilimandjaro devant nous et c’est si beau.

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Le soleil se couche… Il va falloir que tu partes, non ? Je
suis fatigué, je vais me coucher. Je ne regrette même pas
Niagara. J’ai le Kilimandjaro à portée de la main et mon
père dirige cet hôpital. Je suis bien. Ne t’ inquiète de rien.
Ce n’est que vingt et un mois après cette dernière
conversation que Geoffrey mourut.
Le Kilimandjaro avait déjà disparu de ses conver-
sations. Non seulement les neiges de la calotte avaient
fondu, mais la montagne en entier avait glissé dans le
néant.
Il s’était effondré avec tous les souvenirs de mon ami.
Moi, comme une épave, j’erre encore dans la vie. Je
tente de rejoindre cette horde de noyés du Niagara qui
ont un jour fait le grand saut dans le vide et qui me
narguent.
Quand aurai-je enfin la chance de les retrouver ?

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La grande roue du temps

Sur le carrousel à diapositives, les années défilent à


toute allure. Le manège à photos s’excite dangereuse-
ment. L’enfant en moi veut se soustraire à la ronde du
temps. Mais elle applaudit au mécanisme lubrique et
amusant des ans qui se chevauchent, se pénètrent sans
aucune interruption, bien lubrifiés. Le bruit du pro-
jecteur qui fait tourner automatiquement les moments
figés de la vie garde pourtant quelque chose d’inquié-
tant. Clic, cloc. Le passé apparaît, clic, cloc, il disparaît,
clic, cloc, il apparaît, clic, cloc, il disparaît dans une
étrange discontinuité.
Clic cloc, clic cloc, je tente de ne pas avoir le tournis.
Le claquement des photos dans l’appareil se mêle
au fracas des chutes et des accidents de voiture sur les
autoroutes de mes souvenirs. Pourtant sur l’écran de
fortune que forme le mur morne de mon appartement

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où les images semblent prendre vie, le temps reste coi.
Les diapositives se font muettes, et ce n’est que leur
succession trépidante qui geint au sein du projecteur.
Sur le carrousel, les photos se répètent, créent des échos.
Le projecteur me mitraille avec le passé, m’aveugle de
lumières et de couleurs qui malgré leur affadissement
continuent à faire mal. Chaque déflagration murmure
quelque tourment.
Sur les boîtes en carton de ce que maman appe-
lait non sans un certain snobisme les slides Kodak,
l’existence est vue à travers ses ponctuations. Là, ma
mère avait inscrit des mots magiques pour que nous
puissions un jour avoir accès à notre passé, selon nos
désirs à venir.

1964, Niagara, Chicago, Gary à Noël.


1965, New York, Washington, Niagara.
Jour de l’An, Montréal.

1966, Gary, Niagara.


1967, Toronto, Gary, Bay City, Niagara Falls.
Expo, Montréal.

1968, Memphis, Chicago, Niagara (au retour).


Toronto.

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1969, Niagara.
1971, Paris, Florence, Nevers, Niagara, Bay City.
Gary.

1972, Rawdon, Niagara.


1973, Niagara, New York, Boston, Cape Ann.
1974, New York, Niagara, Gary.
1975, Niagara (juin et décembre).
1976, Niagara, Gary.
Bay City.

1977, Chicago, Gary, Niagara.

1978, Niagara, Gary.

Tous les ans, je me retrouve. À côté de ma mère.


Nous ne ratons pas ce rendez-vous photographique.
Devant le parapet des chutes. Sans tout à fait le savoir,
nous jouons, maman et moi, à nous imiter. Nous repro-
duisons la pose de 1964. Maman troque ses bottes de
loup marin pour des escarpins verts ou encore des bal-
lerines rouges, selon les saisons et les modes. La voici
Auburn Clairol, et puis L’Oréal blond champagne. Elle
m’apparaît, l’espace d’un clic, avec la perruque rousse
qu’elle avait achetée rue Jean-Talon et que j’ai gardée,
pour s’effacer et ressurgir en 1967 avec un postiche à

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la vénitienne qui fait queue de cheval et puis avec un
carré de soie jaune qui cache ses cheveux. Moi, sur
toutes les photos, j’arbore un air godiche, malgré ma
robe blanche ramenée du Portugal par maman, mon
ensemble en jeans qui me donne un air américain, ou
encore ma frange qui se veut un rappel de celle d’Au-
drey Hepburn dans Breakfast at Tiffany’s. À mesure que
le temps passe, je me transforme en celle que je devien-
drai. On voit bien que j’apprivoise la disparition de ma
mère, son immersion dans les chutes. Je m’habitue à sa
possible absence.
Durant ma jeunesse, chaque année, alors que nous
empruntions la route de Gary, Indiana, ou de Bay City,
Michigan, là où vivaient les deux sœurs de ma mère,
nous nous arrêtions à Niagara. C’était notre voyage
de noces familiales. Je le constate encore sur les boîtes
qui contiennent les slides. Nous refaisions la tribu en
possibles lambeaux le temps d’un plongeon dans les
chutes, la tête la première dans nos habitudes, nos rites,
nos commencements. Devant les cataractes. Nous pre-
nions la mesure de notre entêtement à vivre. Regarde…
Encore nous à Niagara, encore une fois : nous ! le temps
passe, nous restons…
1965. Tiens, tiens. Je n’ai plus le regard affolé de
1964, et dès 1968, on me sent capable de survivre à
la plongée de ma mère dans l’eau de la mort, quand

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elle adviendra, tôt ou tard. Personne n’échappe à la
pesanteur de son corps quand il est précipité du haut
des chutes. Et on finit tous par être lancé dans leur
mouvement. L’habitude fait le reste. À Niagara, ce sont
vingt-huit millions de litres de liquide qui tombent
chaque seconde. À chaque visite aux chutes, je reste
estomaquée par l’évidence. Maman ne sortirait pas
indemne d’une plongée accidentelle… Que d’eau, que
d’eau… Elle ne peut que se noyer… si ce n’est pas
aujourd’hui, ce sera demain. Enfant, je dois m’y faire
et je m’y fais. Les diapositives témoignent de ma doci-
lité. C’est la vie… La mort nous rattrape quelque part
et hop, elle nous lance au moment où l’on s’y attend
le moins du haut du Voile de la Mariée ou encore du
Fer-à-Cheval. Il suffit d’un grand vent et nous sommes
balayés, en cinq secondes.
La légende veut que près de quatre-vingt-dix pour
cent des poissons descendant les chutes Niagara sur-
vivent grâce à cette écume merveilleusement blanche
qui sert de coussinet lors de leur entrée dans l’eau. Pour
les humains, c’est une autre histoire… Bien sûr que
maman a survécu à sa propre mort. Comme un poisson,
elle est repartie de plus belle. Mais cela n’enlève rien à la
réalité de sa chute. À sa dureté implacable. Je l’ai perdue
de vue, et il faut que je trime dur pour la retrouver au
détour de mes délires fluviaux.

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Si les photos témoignent de l’acharnement de ma
famille à faire le même voyage, à nous retrouver tels
qu’en nous-mêmes, elles révèlent aussi notre soumission
au cours du temps. Même Benjamin Button, le person-
nage bien connu de Scott Fitzgerald, qui commence
sa vie à soixante-dix ans et qui la finit nourrisson, suit
une suite chronologique inéluctable. Il a beau remonter
dans l’existence comme un saumon remonterait les
chutes Niagara, il ne peut aller que dans le sens imposé
du flot de la vie, à contre-courant. Dans le monde des
vivants, il n’y a guère de place pour la dérive. Il n’y a que
sur le Mississippi, une fois morts ou en littérature, que
nous avons la possibilité de dévier de la voie qui nous
a été tracée. Nous pouvons délirer, aller à vau-l’eau, à
vau-l’ombre, au fil des courants contradictoires et des
mots dans les livres qui se permettent de sombrer. Nous
apprenons la liberté.
1969. Les photos de 1969 prises à Niagara font tache.
Elles me troublent. Pendant quelques minutes, je ralen-
tis la cadence précipitée des images. En toile de fond,
loin derrière ma mère et moi qui posons sous l’objectif
de mon père, s’impose un immense tas de roches. À la
place de l’eau qui coule au loin et que nous stoppons
chaque année, le temps d’une prise, il n’y a qu’un gros
amas de pierres. Les chutes ont été gommées. Toute
l’eau en 1969 a été retirée. Où sont passées les chutes ?

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Je n’en crois pas mes yeux, mais je m’étonne surtout de
n’avoir aucun souvenir de ce moment-là, de Niagara qui
avait disparu. J’ai posé là devant les chutes absentes,
sans en faire grand cas. Est-ce la pellicule qui a effacé
toute l’eau pour la transformer en caillou ? Cela me
semble bien impossible. Je vais me renseigner. Très
vite, j’apprends qu’en juin 1969, des ingénieurs ont
détourné le courant de la rivière du côté américain des
chutes pendant plusieurs mois afin de vérifier l’état
d’érosion de la roche. Un barrage de six cents pieds
sur la rivière Niagara a envoyé le débit d’eau vers les
chutes Horseshoe du côté canadien ou en amont de la
centrale de Robert Moses. Voilà pourquoi elles avaient
disparu, mes chutes.
1972. Encore les photos devant les chutes et puis
quelques autres où nous sommes assises sur le Maid of
the Mist dans le tourbillon derrière les grandes cascades.
J’ai l’air passablement échevelée. Ma mère a arrangé un
grand foulard sur ses cheveux. Sa coiffure tiendra le
coup, les apparences seront sauvées, mais maman n’a
visiblement pas le pied marin. Moi non plus. Sur les
diapos, nous sommes livides et nauséeuses. Pourvu que
cela finisse vite, cette ridicule balade sur les flots. Les
eaux profondes ne sont décidément pas faites pour nous.
C’est ce que nous nous disons naïvement à cet instant-
là. Heureusement que nous n’avons encore aucune idée

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de la suite des choses. Nous pensons que le Maid of The
Mist rentrera à bon port et que nous oublierons vite ce
sale moment. Il était un petit navire qui avait déjà trop,
bien trop navigué. Ohé ! ohé ! Qu’à cela tienne, nous ne
retournerons plus derrière les chutes. Du moins, de
notre vivant.
1977. Je suis toujours avec ma mère devant le para-
pet, et Amandine et Clémentine sont du voyage. Sur
les photos, elles prennent des airs de pimbêches, pour
la postérité. Elles font semblant de se lancer dans l’eau
et veulent me faire peur. Mais j’ai quatorze ans et je
commence à ne plus du tout être effrayée par la puis-
sance des cataractes. J’ai bien tort. Un jour, pensent
mes cousines, nous regarderons ces diapos de notre
folle jeunesse.
Ce sont les dernières images que nous avons prises
des jumelles. Sur le bord du gouffre, les deux petites
mortes en devenir se tiennent… Sans rien savoir.
62, 63, 64, 65, 66, 67, 68, 69, 70, 71, 72, 73, 74, 75,
76, 77, 78, 79. Toutes ces années, à la queue leu leu, et
puis les diapositives s’arrêtent. Tout à coup, sans crier
gare. Leur absence témoigne d’un temps qui, lui, est
passé à d’autres manières de capter les heures mortes.
L’existence ne fait plus le même bruit après 1979, chez
nous. Elle aurait pour son le crépitement du papier
glacé sur lequel on met nos doigts sales. On a changé

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d’époque, mes cousines ont été écrasées par le grand
camion bleu. Après 1979, à la maison, on fait déve-
lopper les photos, on les empile sur nos bureaux et un
peu partout, on les brasse comme l’on fait pour un jeu
de cartes, en tentant peut-être d’y lire un destin. On
les maltraite. On en a toujours deux paquets, un pour
donner aux amis et un à garder dans son sac. On paie
un dollar de plus et on a une copie de tout. La vie, ce
qu’il en reste, se conserve désormais ainsi.
2022. Pourquoi les chutes me forcent-elles à venir à
cinq heures du matin les contempler, si ce n’est pour me
montrer combien elles sont immenses et moi petite ? C’est
à peu près le début du magnifique Niagara de Henry
Hathaway, que je me répète aujourd’hui alors que les
eaux fracassantes m’appellent dans mes rêves à venir
encore une fois les contempler sur les diapositives de
mon passé.
Dans le film Niagara, George Loomis, interprété
par Joseph Cotten, se promène près des chutes aux
aurores. D’elles, il ne saurait se détourner. Les chutes…
Elles préfigurent sa colère, son tourment. Dès le début
du thriller, on comprend que cet homme blessé sera
à l’image des cascades du Niagara. Elles avalent les
humains et les bateaux, elles gobent toute embarcation,
tout corps qui s’y aventure. Elles possèdent quelque
chose de monstrueux, dans lequel Loomis se reconnaît.

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Et pourtant elles demeurent encore plus puissantes que
lui, elles le boufferont. Il tuera sa femme Rose, jouée
par Marilyn Monroe, et puis périra en tombant dans
le gouffre que dessine l’eau.
2022. Après des heures et des heures passées à enfiler
en boucle les diapositives, j’ai aperçu maman tomber et
retomber du Niagara mille fois. Pourtant, sur le parapet
et sur toutes les photos, elle se tient bien campée sur
ses pieds.
Je suis morte, me crie-t-elle du fond des âges. Il ne
peut plus rien m’arriver. Je suis morte, alors tant pis si
je tombe. Tu devrais être soulagée. Tu n’as plus rien à
craindre. Mais ma frayeur est revenue. Je suis l’enfant
de 1964 à qui Niagara ravit sa mère.
Le Mississippi a, dit-on dans les livres, soixante-
dix millions d’années. C’est long, le temps de la terre.
Parviendrais-je au golfe du Mexique à temps pour sur-
prendre maman ? Ou arrivera-t-elle à me fuir encore
et encore ? Ne devrais-je pas tout simplement me lan-
cer dans les chutes dès maintenant et voir où les flots
m’emporteraient ? Je ferais un grand plouf, et puis, très
vite étourdie, je me retrouverais comme par magie, en
passant à travers le système navigable de l’Illinois, les
canaux et les écluses, sur le Mississippi. Je serais prise
pour un arbre déraciné par les eaux et entraîné dans le

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fleuve, ou encore pour le cadavre d’une disparue, d’une
pauvre âme errante.
Les géologues prévoient que les chutes auront dis-
paru d’ici cinquante mille ans. Au rythme actuel de
l’érosion, elles ne feront pas long feu. Maman, qui a
passé sa vie et sa mort à se lancer là, devra arrêter son
petit manège.
Un jour elle ne pourra plus mourir, à chaque instant,
à Niagara.
Si Niagara, dans une langue d’Amérique, veut dire
le temps qui passe, ce mot et le concept qu’il porte
s’effaceront à leur tour. Ils n’auront plus aucun sens.
Maman ne mourra plus et Niagara, oui, Niagara
aura disparu.

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R O M A N S PA R U S C H E Z H É L I O T R O P E

Gabriel Anctil Olga Duhamel-Noyer


Sur la 132 Une autre vie est possible
Mykonos
Jennifer Bélanger Le rang du cosmonaute
Menthol Destin
Vincent Brault Highwater
Le fantôme de Suzuko Louise Dupré
La chair de Clémentine Théo à jamais
Le cadavre de Kowalski L’album multicolore
Anne-Renée Caillé Clara Dupuis-Morency
Voyances Sadie X
Emmanuelle Caron Catherine Fatima
Les lois du jour et de la nuit Marécages de l’utopie
Nicolas Chalifour Kim Fu
Vol DC-408 Cinq filles perdues à tout jamais
Variétés Delphi For Today I Am a Boy
Vu d’ ici tout est petit
Benjamin Gagnon Chainey
David Clerson Candy
En rampant
Frères Julien Guy-Béland
Pas besoin d’ennemis
Michèle Comtois Vos voix ne nous atteindront plus
Le tableau de chasse
Marie-Pier Lafontaine
Angela Cozea Chienne
Interruptions définitives
Kevin Lambert
Martine Delvaux Que notre joie demeure
Je n’en ai jamais parlé à personne Querelle de Roberval
Thelma, Louise & moi Tu aimeras ce que tu as tué
Blanc dehors
Les cascadeurs de l’amour n’ont Catherine Lavarenne
pas droit au doublage Quelques lieux de Constance
Rose amer
C’est quand le bonheur ? Grégory Lemay
Le cœur des cobayes
Julie Demers C’ était moins drôle à Valcartier
Barbe Les modèles de l’amour

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Mathieu Leroux Catherine Mavrikakis
Avec un poignard Impromptu
L’absente de tous bouquets
Michèle Lesbre L’Annexe
Chemins Oscar De Profundis
Écoute la pluie La ballade d’Ali Baba
Sur le sable Les derniers jours de Smokey Nelson
Patrice Lessard Deuils cannibales et mélancoliques
Cinéma Royal Le ciel de Bay City
L’enterrement de la sardine Julie Mazzieri
Nina La Bosco
Le sermon aux poissons
Alice Michaud-Lapointe
Maryam Madjidi Villégiature
Marx et la poupée
Simon Paquet
André Marois Une vie inutile
Je ne suis pas fou
Pierre Samson
Le Mammouth
Gail Scott
My Paris
Verena Stefan
Qui maîtrise les vents connaît son chemin
D’ailleurs

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CATHERINE
Tout coule. Au pied des chutes, l’eau bouillonne
et l’écume grandit. Plus loin, les fleuves impassibles MAVRIKAKIS
n’en finissent plus d’irriguer le territoire, charriant
les corps et d’infinies histoires à travers le continent.

NIAGARA
Dans ce mouvement insaisissable, du Saint-Laurent
au lac Ontario, puis du fleuve Mississippi au golfe
du Mexique, l’énergique narratrice de Niagara
guette la silhouette fantomatique de sa mère qui
dérive, et celles de tous ses disparus qui l’accom-

NIAGARA
pagnent au fil de l’eau.
« Je vois ce trajet insensé dans mes rêves.
Cela commence toujours par une phrase en voix
off prononcée méticuleusement par Marguerite
Duras : Tout coule, on ne se baigne jamais dans
le même fleuve… tout coule. Marguerite, au creux
de mes nuits, se moque de voler leurs pensées
aux grands philosophes. »

C A T H E R I N E M A V R I K A K I S a publié de nombreux
romans, dont La ballade d’Ali Baba, Les derniers
jours de Smokey Nelson, Le ciel de Bay City,
Oscar De Profundis et L’Annexe. Elle est aussi

CATHERINE MAVRIKAKIS
l’autrice d’un oratorio, Omaha Beach, d’un récit,
L’absente de tous bouquets, et d’essais, parmi
lesquels Diamanda Galás. Guerrière et gorgone. Sa
plus récente fiction s’intitule Impromptu. Son œuvre,
traduite en plusieurs langues, a été maintes fois
récompensée (notamment par le Prix des collégiens,
le Prix des libraires et le Grand Prix
du livre de Montréal).

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