De Vous À Moi
De Vous À Moi
De Vous À Moi
J’aime les choses qui se répètent. J’aime quand les choses sont
toujours pareilles, c’est sécurisant, c’est rassurant.
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Donc pour ne pas être bizarre, je m’adapte, je me transforme.
Je les observe, comme une scientifique observerait un nouvel
animal étrange, et j’apprends, ou du moins, j’essaie
d’apprendre et j’imite, ou du moins j’essaie d’imiter. Le
problème c’est que dans ma tête tout est logique, mais les
autres ne sont pas logiques. Alors je lis, beaucoup, je cherche à
comprendre, mais je ne comprends pas. Par exemple, il est dit
qu’en amitié il faut être honnête. Moi, j’ai déjà essayé d’être
honnête, mais ça n’a pas plu. Je ne sais pas ce qu’il faut faire
pour rendre ces étranges créatures heureuses… Parfois, des
collègues ou des amis, je ne sais pas bien où se trouve la limite
entre les deux, viennent me parler de leurs problèmes, alors
moi, je leur donne des solutions, parce que voir quelqu’un que
j’apprécie souffrir me fait souffrir aussi, mais souvent la
personne n’aime pas ça, alors je ne comprends pas, parce que
j’ai aussi appris qu’il faut s’aider les uns les autres et qu’en
amitié on est censé se soutenir. Donc maintenant quand
quelqu’un me parle de ses problèmes, je ne sais pas quoi faire
et j’ai envie de partir en pleurant. C’est dur de ne pas savoir
rendre les autres heureux, c’est dur de ne jamais savoir ce qu’il
faut dire ou faire avec les gens qui nous entourent.
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Quand je vous observe, vous les neurotypiques, je me dis que
c’est vous qui êtes anormaux. Vous n’êtes jamais pareils,
toujours différents, un jour vous êtes heureux et gentils, un
jour vous êtes tristes et méchants. Un jour vous parlez de
valeurs humaines, et un autre, vous vous indignez parce qu’une
personne a osé appliquer les valeurs que vous louiez la veille.
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comprend qu’il a une identité propre et qu’il est une partie du
monde, et non son centre.
Moi, je me dis que vous avez dû rater cette étape et que vous
croyez encore être le centre du monde. Sinon pourquoi est-ce
que rapporteriez tout à vous ?
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je me sens nulle, nulle, car je n’avais pas imaginé ce scénario-
là. Je ferai mieux la prochaine fois.
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boucherie était fermée. Il était inscrit sur la porte que la
boucherie rouvrirait le mardi, mais David m’avait dit qu’il
prenait une semaine de vacances et pas une semaine et un
jour. Alors j’ai failli pleurer… Et si David ne revenait jamais… Si
David décidait de ne pas revenir de vacances, ou alors de laisser
sa boucherie, comment je ferais moi, je ne pourrais plus jamais
manger de viande…
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puzzle de 33'600 pièces… Il serait plus juste de dire que je fais
10 puzzles de 3360 pièces chacun. Un jour quand je serais à la
retraite et que j’aurais du temps, je referai ce puzzle et cette
fois-ci je pourrai dire : « Je fais un puzzle de 33'600 pièces. »
Vous, les neurotypiques, vous n’êtes pas très précis, alors j’ai
souvent l’impression que vous me mentez. D’ailleurs, vous
aimez bien mentir, c’est un peu une habitude que vous avez.
Quand vous avez fait une bêtise par exemple, c’est souvent
compliqué pour vous de l’assumer et de l’avouer, alors vous
vous trouvez des excuses, ou pire, vous accusez quelqu’un
d’autre. Moi, je trouve très mal de faire ça, c’est méchant. Aussi
quand on vous pose une question, vous avez de la peine à dire
que vous ne savez pas, alors vous inventez des réponses. Vous
dites c’est comme ça, alors que vous n’en êtes pas sûr, je vois
souvent ça au travail. Tout ça, c’est fatigant pour moi, parce
que moi je vous fais tellement confiance et j’oublie que vous
êtes des menteurs. J’oublie de me méfier de ce que vous dites,
parce que moi si je ne suis pas sûre, je le dis, même si je devrais
savoir. Je n’ai pas de problèmes à ne pas savoir et je n’ai pas de
problèmes à le dire. Peut-être que c’est parce que moi je ne
recherche pas l’approbation des autres, je ne recherche pas à
être quelqu’un que je ne suis pas, je cherche juste à être une
meilleure version de moi-même, mais pas pour les autres, juste
pour moi, pour pouvoir être fière de moi, pour être juste.
Être juste, c’est très important pour moi. En fait, je ne vois pas
comment on peut être autrement, mais vous les
neurotypiques, la justice et la droiture, ce n’est pas votre truc.
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Vous avez différents stratagèmes pour exprimer vos besoins,
comme par exemple, faire la tête ou être désagréables pour
faire passer le message. Ce que je ne comprends pas c’est la
raison pour laquelle vous n’utilisez pas le vocabulaire et les
mots, outils crées pour communiquer, pour faire vos
demandes ? Ce serait tellement plus simple et au moins vous
seriez sûrs d’obtenir exactement ce que vous voulez ou du
moins, une réponse claire à votre requête.
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Il me semble que pour vous, les neurotypiques, la gestion des
émotions n’est pas votre fort, c’est une des raisons pour
laquelle je vous trouve aussi instables… Vous avez aussi cette
tendance absurde à exprimer des choses avec votre bouche
tout en exprimant autre chose avec votre corps. Par exemple,
un neurotypique pas content qui dit que tout va bien alors que
ses sourcils sont froncés et sa bouche de travers…
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tout à fait capable de me mettre à la place d’autrui et
d’imaginer ce qu’elle peut ressentir, même de ressentir très
fortement ce qu’elle ressent.
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Une fois de plus, en amitié on doit pouvoir se faire confiance et
la confiance ne peut être sans l’honnêteté. Pour moi, cette
réaction est tout à fait adéquate, car l’amie répond
honnêtement à la question qui lui est posée. Elle ne dit pas à
son amie qu’elle est moche, elle parle d’une chose qui ne
concerne même pas directement sa personne, mais plutôt ses
goûts et s’il y a bien une chose qui est relative à chacun, ce sont
bien les goûts.
Une coach que j’ai vue durant quelques mois et qui m’a
beaucoup apporté dans la compréhension de mon
fonctionnement m’avait expliqué ceci un jour : « Lorsqu’une
personne autiste regarde un paysage, elle verra une écorce,
elle verra ensuite que cette écorce appartient à un arbre, de
même que l’arbre appartient à la forêt et que cette forêt fait
partie d’un paysage plus vaste. Une personne neurotypique
quant à elle verra un paysage, puis elle verra qu’il y a une forêt
dans ce paysage, qui est elle-même composée d’arbres, qui
possèdent eux une écorce. »
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et il sera très difficile pour moi d’en faire abstraction et de
poursuivre ma lecture. Si vous me faites écouter une chanson
et que je constate une fausse note, il me sera très difficile de
vous dire si j’ai aimé ou non la chanson, car toute mon
attention sera portée sur cette dissonance et aucune autre
constatation n’aura pu atteindre mon cerveau tant que ce
problème de fausse note n’aura pas été réglé. À l’inverse, il
m’arrive souvent de ne pas vous comprendre et de trouver que
vous manquez de zèle dans ce que vous faites. Vous manquez
beaucoup de précision et de rigueur dans votre travail.
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manque d’intérêt, c’est que la manière qu’a mon cerveau de
distinguer les gens n’est pas très bien définie. Comme je ne
perçois pas vraiment les traits du visage, j’ai appris à utiliser
d’autres signes distinctifs pour différencier les gens, mais si
vous changez, moi je ne vous reconnais plus.
Elle, elle s’appelle Sylvie. Elle aussi est autiste, mais elle n’est
pas comme moi ou comme Arnaud. Sylvie elle aime la mode et
être jolie, elle aime aussi la ville et le chocolat.
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Ce sont les raisons pour lesquelles aujourd’hui on parle d’un
spectre, car il y a autant de formes d’autisme sur cette terre
qu’il y a de couleurs dans le monde. C’est également la raison
pour laquelle j’ai décidé d’écrire ce texte en « je », car tout ce
que j’ai pu écrire concerne ma manière de penser et
d’appréhender et ne peut être généralisé à toutes les
personnes autistes.
Bien à vous,
Kristina
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« Le fonctionnement neurologique
différent engendre ici des difficultés
fréquentes et sérieuses que l’on a
tendance à sous-estimer ou à
attribuer, à tort, à un manque de
volonté ou à un manque de
capacités. »
Extrait du document :
« Autistes et non-autistes, mieux se comprendre »
Autisme Montérégie
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