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Piraterie Et Droits de L'Homme Au Sein Du Conseil de L'Europe

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Extrait de l'ouvrage :

L’Europe et la lutte contre la piraterie maritime


Sous la dir. de Constance Chevallier-Govers et EAN : 978-2-233-00767-4
Catherine Schneider éditions A.Pedone 2015

PIRATERIE ET DROITS DE L’HOMME


AU SEIN DU CONSEIL DE L’EUROPE

MIHAELA AILINCAI
Professeure de Droit public – Université Grenoble-Alpes

Il peut paraître a priori étonnant que le Conseil de l’Europe s’intéresse à des


questions concernant le droit de la mer et la lutte contre la piraterie. Ni son organe
conventionnel le plus emblématique - la Cour européenne des droits de l’homme –
ni ses autres organes statutaires ne semblaient prédisposés à traiter de telles
questions tant les lieux de piraterie paraissent éloignés de leur espace géographique
naturel. Pourtant, l’organisation compte en son sein de grands Etats maritimes,
dont la Grande-Bretagne, les Pays-Bas ou encore le Portugal. Elle a de ce fait été
amenée à aborder la question de la piraterie maritime, même si le sujet reste
relativement marginal parmi les préoccupations du Conseil de l’Europe.
L’Assemblée parlementaire a été la première à s’intéresser au sujet. En 2010
elle a chargé deux de ses commissions de préparer un rapport. Le 1er avril 2010
la Commission des questions politiques a rendu un premier rapport intitulé
« La piraterie – Un crime qui défie les démocraties », suivi le 6 avril 2010 d’un
rapport de la Commission des questions juridiques et des droits de l’homme intitulé
« La nécessité de prendre des mesures juridiques internationales supplémentaires
pour lutter contre la piraterie maritime ». Ces deux rapports débouchent sur
l’adoption, par l’Assemblée parlementaire, de deux textes : la Résolution 1722
(2010) et la Recommandation 1913 (2010).
Dans ces deux textes, l’Assemblée aborde la question de la piraterie maritime
de façon large, c’est-à-dire qu’elle ne se focalise pas uniquement sur la
problématique des droits de l’homme. Elle insiste notamment sur l’insuffisance
de l’approche privilégiée par les autres organisations internationales,
principalement basée sur la dissuasion militaire. Constatant que les causes
profondes de la piraterie se trouvent à terre, elle prône pour sa part une approche
globale, visant à « traiter les causes de la pauvreté, de l’instabilité et
de l’absence de gouvernance en Somalie et dans d’autres pays »1.
Afin d’éviter que le phénomène ne soit entretenu par l’appât du gain et qu’il
ne serve à financer des groupes criminels, l’Assemblée appelle en outre les Etats
membres du Conseil de l’Europe à « mettre en place des politiques et une
législation claires contre le paiement de rançons, et à garantir leur respect tant
par les acteurs privés que par les autorités de l’Etat »2. Elle les encourage
1
Assemblée parlementaire, Résolution 1722 (2010), 28 avril 2010, La piraterie – Un crime qui défie
les démocraties, par. 6 et 17.1.
2
Ibid., par. 13 et 17.4.

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L’Europe et la lutte contre la piraterie maritime
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MIHAELA AILINCAI

également à réglementer le recours, par les compagnies maritimes, à des sociétés


de sécurité privées3.
Mais les travaux de l’Assemblée parlementaire, et plus largement du Conseil
de l’Europe, se sont essentiellement focalisés sur les moyens juridiques
permettant de favoriser l’exercice de poursuites à l’encontre des pirates présumés
qui soient à la fois effectives et respectueuses des droits de l’homme. Tous les
organes de l’organisation s’accordent en effet sur la nécessité impérieuse d’éviter
l’impunité des pirates, laquelle constitue à coup sûr une faille de taille dans les
efforts de dissuasion de la communauté internationale.
La répression des actes de piraterie soulève toutefois de grandes difficultés
parce que le cadre juridique n’est pas toujours parfaitement propice à de telles
poursuites. Pour preuve, la très grande majorité des pirates échappent à tout
procès, y compris après avoir été appréhendés4.
Une première série de problèmes est de nature juridique. Elle découle d’abord
du caractère très restrictif de la définition de la piraterie contenue à l’article 101 de
la Convention des Nations Unies de 1982 sur le droit de la mer5. Cette définition
inclut dans la qualification de piraterie les seuls actes illicites de violence,
de détention ou de déprédation commis entre deux navires, à des fins privées,
« dans un lieu ne relevant de la juridiction d’aucun Etat », ce qui recouvre pour
l’essentiel la haute mer et la zone économique exclusive6. Pourtant, une part des
attaques de piraterie signalées se déroule dans les eaux territoriales, c’est-à-dire
dans un espace soumis à la souveraineté de l’Etat côtier7, lequel est parfois
incapable, par manque de ressources ou de volonté, d’y faire face.

3
Ibid., par. 14.3.
4
Voir notamment Rapport du Conseiller spécial du Secrétaire Général pour les questions juridiques
liées à la piraterie au large des côtes somaliennes, 18 janvier 2011, p. 17, par. 42-43 ; MAIRE (P.),
« Comment juger les pirates ? », in La piraterie maritime. Les entretiens de Royan, Larcier,
Bruxelles, 2011, p. 102.
5
L’article 101 de la Convention de Montego Bay, consacré à la définition de la piraterie, est rédigé
comme suit :
« On entend par piraterie l’un quelconque des actes suivants :
a) tout acte illicite de violence ou de détention ou toute déprédation commis par l’équipage ou des
passagers d’un navire ou d’un aéronef privé, agissant à des fins privées, et dirigé :
i) contre un autre navire ou aéronef, ou contre des personnes ou des biens à leur bord, en haute mer ;
ii) contre un navire ou aéronef, des personnes ou des biens, dans un lieu ne relevant de la juridiction
d’aucun Etat ;
b) tout acte de participation volontaire à l’utilisation d’un navire ou d’un aéronef, lorsque son auteur
a connaissance de faits dont il découle que ce navire ou aéronef est un navire ou aéronef pirate ;
c) tout acte ayant pour but d’inciter à commettre les actes définis aux lettres a) ou b), ou commis dans
l’intention de les faciliter ».
6
Sur la définition de la piraterie, voir notamment TOURET (C.), La piraterie au vingtième siècle.
Piraterie maritime et aérienne, LGDJ, Paris, spéc. pp. 7-42 ; LE HARDY DE BEAULIEU (L.),
« La piraterie maritime à l’aube du XXIème siècle », RGDIP, 2011, n° 3, tome 115, pp. 654-660 ;
CHAPLEAU (Ph.) ; PANCRACIO (J.-P.), La piraterie maritime. Droit, pratique et enjeux, Vuibert,
Paris, 2014, pp. 27-35.
7
Voir notamment Sénat, Rapport fait au nom de la Commission des affaires étrangères, de la défense et
des forces armées sur le projet de loi relatif à la lutte contre la piraterie et à l’exercice des pouvoirs de
police de l’Etat en mer, n° 369, 30 mars 2010, pp. 12-13 ; Sénat, Rapport fait au nom de la Commission

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LUTTE CONTRE LA PIRATERIE MARITIME ET RESPECT DROITS DE L’HOMME

Un autre problème juridique résulte de l’absence de règles claires pour


identifier l’Etat qui devrait avoir la responsabilité d’engager des poursuites. Certes,
par exception à la compétence exclusive de l’Etat du pavillon en haute mer,
l’article 105 de la Convention de Montego Bay autorise tout Etat à saisir un navire
pirate, à appréhender et à juger les personnes se trouvant à bord8. Mais plusieurs
autres Etats que l’Etat intercepteur sont compétents pour exercer des poursuites à
l’encontre des pirates. Des poursuites peuvent être engagées dans l’Etat du pavillon
du navire pirate (sur la base de la compétence ordinaire), dans l’Etat dont les
pirates sont ressortissants (sur la base de la compétence personnelle active), dans
l’Etat dont les victimes sont ressortissantes (sur la base de la compétence
personnelle passive) et, si la piraterie est considérée comme un crime justifiant la
compétence universelle, dans tout autre Etat devant les tribunaux duquel les pirates
présumés ont été amenés à comparaître. Pourtant, le droit international positif ne
définit aucun ordre ferme de priorité pour l’exercice des poursuites. Surtout, il ne
fait qu’autoriser les Etats à engager des poursuites sans les y obliger. Or, les Etats
sont généralement réticents à engager des poursuites contre des pirates présumés.
Parmi les facteurs d’explication comptent sans doute la difficulté de prouver les
actes de piraterie, la charge que représente l’accueil des pirates et leur jugement, ou
encore la crainte que les pirates ne formulent des demandes d’asile en l’absence de
condamnation ou à l’issue de l’exécution de la peine. Plutôt que de poursuivre
les suspects arrêtés, la plupart des Etats préfèrent donc conclure des accords avec
les Etats riverains en vue de la remise et du jugement des pirates présumés.
Le problème devient alors essentiellement politique. Consciente de cette difficulté,
l’Assemblée parlementaire a souhaité participer au débat consistant à déterminer la
juridiction la plus appropriée pour juger les pirates9. Elle a recommandé au Comité
des Ministres « d’étudier la possibilité de créer, à condition que tous les
inconvénients existant dans ce domaine soient supprimés, un mécanisme spécifique
(international ou doté d’une participation internationale) pour la poursuite des
personnes soupçonnées de piraterie »10.

sénatoriale pour le contrôle de l’application des lois sur l’application de la loi n° 2011-13 du 5 janvier
2011 relative à la lutte contre la piraterie et à l’exercice des pouvoirs de police de l’Etat en mer, n° 499,
11 avril 2012, pp. 44-49 ; UN. Doc. S/2013/623, 21 octobre 2013, Rapport du Secrétaire Général sur la
situation concernant la piraterie et les vols à main armée au large des côtes somaliennes, par. 3-8.
8
L’article 105 de la Convention de Montego Bay, consacré à la saisie d’un navire ou d’un aéronef
pirate, est rédigé comme suit : « Tout Etat peut, en haute mer ou en tout autre lieu ne relevant de la
juridiction d’aucun Etat, saisir un navire ou un aéronef pirate, ou un navire ou un aéronef capturé à la
suite d’un acte de piraterie et aux mains de pirates, et appréhender les personnes et saisir les biens se
trouvant à bord. Les tribunaux de l’Etat qui a opéré la saisie peuvent se prononcer sur les peines à
infliger, ainsi que sur les mesures à prendre en ce qui concerne le navire, l’aéronef ou les biens,
réserve faite des tiers de bonne foi ».
9
Sur ce débat, voir notamment Rapport du Conseiller spécial du Secrétaire Général pour les
questions juridiques liées à la piraterie au large des côtes somaliennes, op. cit., pp. 35-41 ; UN. Doc.
S/2012/50, 20 janvier 2012, Rapport du Secrétaire général sur les juridictions spécialisées dans la
lutte contre la piraterie en Somalie et dans d’autres Etats de la région, 43 p. ; THOUVENIN (J.M.),
« Piraterie maritime : pas d’"internationalisation" de la fonction juridictionnelle », Anuario
Colombiano de Derecho Internacional, 2013, vol. 6, pp. 47-76.
10
Assemblée parlementaire, Recommandation 1913 (2010), 28 avril 2010, Nécessité de prendre des
mesures juridiques internationales supplémentaires pour lutter contre la piraterie maritime, par. 3.4.

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Plus largement, l’Assemblée parlementaire a recommandé avec audace au


Comité des Ministres « de rechercher des moyens appropriés d’adapter le cadre
juridique international en vigueur aux besoins actuels en matière de surveillance
maritime »11. Sans surprise véritable, cette demande a reçu un accueil glacial de la
part de l’organe intergouvernemental, lequel a répondu que « les Nations Unies
demeurent l’institution la plus appropriée pour examiner la question de la piraterie
et son cadre juridique, étant donné le champ d’application mondial du droit de la
mer »12. En raison de ce rôle majeur des Nations Unies mais aussi í et peut-être
même surtout í au regard de la situation budgétaire d’austérité du Conseil de
l’Europe, le Comité des Ministres a refusé toute étude d’ampleur sur la question.
Ses comités directeurs continueront simplement à suivre la question de près.
En outre, l’Assemblée parlementaire s’est montrée soucieuse de veiller à ce
que la lutte contre la piraterie soit pleinement conforme aux obligations en
matière de droits de l’homme liant les Etats membres. Elle a ainsi attiré leur
attention, et celle de l’Union européenne, sur la nécessité d’assurer la conformité
des accords de transferts avec leurs obligations relatives aux droits de l’homme13.
Sans négliger complètement les droits substantiels í tels que le droit à la vie,
l’interdiction de la torture et des traitements inhumains ou dégradants ou encore le
droit à un procès équitable í, l’organe parlementaire a concentré son attention sur
certains droits processuels et procéduraux, en particulier le respect du principe de
légalité criminelle et le droit à la liberté et à la sûreté. Rappelant aux Etats membres
qu’ils ont pour obligation de respecter la Convention européenne des droits de
l’homme dans l’exercice d’une juridiction extraterritoriale, elle les a exhortés à
traiter les pirates sur leurs navires militaires dans le strict respect de cette
Convention et à se doter d’une législation nationale de qualité pour lutter contre la
piraterie. L’Assemblée a même demandé, sans succès, au Comité des Ministres
« de mener une étude approfondie sur les pratiques des Etats membres s’agissant
du traitement des pirates présumés ainsi que sur les dispositions du droit pénal
national en matière de répression et de poursuite des actes de piraterie »,
la finalité étant de préparer ensuite « un code de conduite sur le traitement des
pirates présumés qui soit pleinement conforme aux normes internationales des
droits de l’homme, afin d’assurer l’harmonisation des législations pénales
nationales dans le domaine de la lutte contre la piraterie maritime »14.
Pour sa part, la Cour européenne des droits de l’homme n’a encore jamais eu
l’occasion de se prononcer sur les obligations des Etats en matière de lutte contre la
piraterie. Deux affaires concernant ce sujet et dirigées contre la France sont
néanmoins pendantes : il s’agit des affaires Hassan et Jama Mohamoud d’une part

11
Ibid., par. 3.4.
12
Ibid., par. 2.
13
Résolution 1722 (2010), op. cit., par. 10-11. Cette question ne sera pas développée par la suite car
elle fait l’objet d’une contribution du Professeur Auvret-Finck dans le présent ouvrage.
14
Recommandation 1913 (2010), op. cit., par. 3.1 et 3.2.

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et Abdulhai Guelleh Ahmed d’autre part15. Elles concernent toutes les deux des
ressortissants somaliens appréhendés par les forces françaises dans les eaux
territoriales somaliennes et incarcérés en France pour avoir pratiqué des actes de
piraterie à l’encontre du voilier français « Le Carré d’As », alors qu’il se trouvait
dans les eaux internationales au large de la Somalie.
Cela étant, les solutions apportées par la Cour dans trois affaires de lutte contre
le trafic de stupéfiants peuvent être parfaitement transposées à la lutte contre la
piraterie. Il s’agit de l’affaire Rigopoulos c. Espagne, tranchée par une décision
d’irrecevabilité du 12 janvier 1999, de l’affaire Medvedyev et autres c. France, qui
a donné lieu à un arrêt de chambre du 10 juillet 2008 et à un arrêt de la Grande
chambre du 29 mars 2010, et enfin de l’affaire Vassis et autres c. France qui a été
tranchée par un arrêt du 27 juin 2013. Ces affaires concernaient l’interpellation de
trafiquants présumés de stupéfiants dans les eaux internationales et leur
acheminement vers un Etat partie à la Convention en vue de leur jugement.
Toutes ces affaires ont pour point commun de montrer que la Cour est
soucieuse d’adapter sa jurisprudence classique, construite sur et pour la terre
ferme, à la lutte contre des actes criminels commis en mer. Ces activités ne
relèvent pas à proprement parler d’un droit spécifique, qui leur serait
exclusivement réservé. L’intégralité de la jurisprudence de la Cour peut donc être
mobilisée pour déterminer quelles obligations en matière de droits de l’homme
pèsent sur les Etats participant à la lutte contre la piraterie. Pour autant, ces
activités bénéficient d’une certaine souplesse, c’est-à-dire d’un régime juridique
pensé pour s’adapter aux contraintes particulières pesant sur les Etats en haute
mer. Cette approche est synthétisée par la Grande Chambre dans son arrêt
Medvedyev et autres c. France : « vu les ravages de la drogue, [la Cour] conçoit
[…] que les autorités des Etats parties fassent preuve d’une grande fermeté à
l’égard de ceux qui contribuent à la propagation de ce fléau, et elle a pleinement
conscience de la nécessité de lutter contre le trafic de stupéfiants et, partant,
d’assurer la coopération fructueuse des Etats en la matière. Reste que la
spécificité du contexte maritime […] ne saurait aboutir à la consécration d’un
espace de non-droit au sein duquel les équipages ne relèveraient d’aucun régime
juridique susceptible de leur accorder la jouissance des droits et garanties
prévus par la Convention et que les Etats se sont engagés à fournir aux
personnes placées sous leur juridiction, sans que cela conduise pour autant à la
mise en place d’un "havre de sécurité" en faveur des délinquants »16.
Plus largement, toutes les affaires soumises à la Cour ont soulevé ou
soulèvent des questions similaires concernant exclusivement la privation de
liberté des suspects entre le moment de leur arrestation en mer et le moment de
leur présentation à une autorité judiciaire sur le territoire de l’Etat de destination.
Cette phase se déroulant en grande partie en dehors du continent européen, une

15
CourEDH, affaire Yacoub Mohammed Hassan et Cheik Nour Jama Mohamoud c. France et affaire
Abdulhai Guelleh Ahmed c. France, introduites respectivement les 16 et 13 août 2010 et
communiquées toutes deux au gouvernement défendeur le 20 février 2013.
16
CourEDH, GC, 29 mars 2010, Medvedyev et al. c. France, par. 81.

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première étape consiste à déterminer si les faits relèvent de la juridiction de l’un


des Etats parties à la CEDH, c’est-à-dire s’ils peuvent engager la responsabilité
de l’un de ces Etats (I). Ayant répondu par l’affirmative, la Cour a ensuite été
amenée à se concentrer essentiellement sur les droits de procédure applicables au
profit des pirates présumés (II).

I. LA SOUMISSION DES ETATS


À LA CONVENTION EUROPÉENNE DES DROITS DE L’HOMME
LORS D’OPÉRATIONS ANTI-PIRATERIE

Au regard de la jurisprudence actuelle de la Cour, il est clair que les Etats


parties peuvent être liés par des obligations extraterritoriales, en particulier dans
leurs activités de lutte contre la piraterie (§ 1). Mais de nombreuses incertitudes
subsistent au-delà de cette affirmation de principe (§ 2).
§1. La confirmation d’obligations extraterritoriales à la charge des Etats
parties
Bien que la lutte contre la piraterie se déroule pour l’essentiel à des milliers
de kilomètres du continent européen, il ne fait pas de doute que les Etats parties à
la Convention européenne des droits de l’homme ne peuvent pas échapper aux
obligations découlant pour eux de ce texte. Cela résulte de l’article 1er de la
Convention, en vertu duquel « [l]es Hautes Parties contractantes reconnaissent
à toute personne relevant de leur juridiction les droits et libertés définis au titre I
de la présente Convention ». La Cour a eu de multiples occasions d’interpréter
cette disposition. Elle a tout d’abord affirmé que la « juridiction » de l’Etat est
principalement territoriale17 et qu’elle est présumée s’étendre sur l’ensemble du
territoire de l’Etat défendeur18. Ce n’est que dans des circonstances
exceptionnelles que l’Etat peut être considéré comme exerçant sa juridiction en
dehors de ses frontières19. La jurisprudence rend compte de certaines
circonstances qui peuvent emporter pareil exercice extraterritorial de la
juridiction de l’Etat. Ces circonstances résultent tantôt d’un lien territorial, tantôt
d’un lien personnel imputable à l’Etat défendeur. La juridiction de l’Etat peut
être reconnue dès lors qu’il exerce un contrôle effectif20, voire un contrôle
simplement global21, sur un territoire autre que le sien. Il en est ainsi notamment
lorsqu’un Etat partie a en charge, sur le territoire d’un autre Etat, tout ou partie

17
CourEDH, 7 juillet 1989, Soering c. Royaume-Uni, par. 86 ; CourEDH, déc., 12 décembre 2001,
Bankoviü et al. c. Belgique et al., par. 61, 63 et 67 ; CourEDH, 14 mai 2002, Gentilhomme, Schaff-
Benhadji et Zeroukiet c. France, par. 20 ; CourEDH, GC, 8 juillet 2004, Ilaúcu et al. c. Moldova et
Russie, par. 312 ; CourEDH, GC, 8 avril 2004, Assanidzé c. Géorgie, par. 137.
18
CourEDH, GC, Ilaúcu et al. c. Moldova et Russie, ibid., par. 312 ; CourEDH, GC, Assanidzé
c. Géorgie, ibid., par. 139.
19
CourEDH, Bankoviü et al. c. Belgique et al., op. cit., par. 67 et 71 ; CourEDH, GC, Ilaúcu et al.
c. Moldavie et Russie, ibid., par. 314.
20
CourEDH, GC, 23 mars 1995, Loizidou c. Turquie (exceptions préliminaires), par. 62.
21
CourEDH, GC, Ilaúcu et al. c. Moldavie et Russie, op. cit., par. 314-316.

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