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Les Lois de L'ancien Testament Pour La Société Civile ?

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Pour une lecture de l’Ancien Testament à la lumière de l’Évangile

Les lois de l’Ancien Testament pour la société civile ?


Cette question est complexe, et les chrétiens n’y ont pas tou-
jours répondu de la même manière 12. Dans la situation histo-
rique de la chrétienté encore bien réelle à la fin du Moyen Âge,
les réformateurs (Calvin, plus que Luther) n’ont pas hésité à
conserver l’usage politique de la loi, à côté de son usage élenc-
tique (c’est-à-dire destiné à amener le pécheur à reconnaître
son péché) et de son usage didactique (enseignant aux croyants
une conduite conforme à la volonté de Dieu). Aujourd’hui, le
courant théologique appelé théonomiste (de Theos, Dieu, et
nomos, loi) prône un usage des commandements divins pour la
société civile, comme le faisaient les puritains du XVIIe siècle.
Il est évident que tout groupement d’individus doit, pour
subsister, reconnaître des règles communes et admettre des
limites respectées par tous. Qui pourrait imaginer un État
dépourvu de lois – et par conséquent de tribunaux pour juger
les infractions ? Dès lors, qui mieux que Celui qui a créé l’être
humain pourrait les lui donner, et dire comment l’individu et la
société doivent fonctionner, sinon pour être heureux, du moins
pour limiter les forces destructrices du mal ? Mais l’application
de la législation mosaïque ne va pas de soi, car, comme nous
l’avons vu, elle présente une très grande variété de commande-
ments et de préceptes qui n’ont pas toutes la même fonction et
dont la nécessité a parfois été dictée par les circonstances
(notamment la marche dans le désert). Même celui qui vou-
drait appliquer la loi de Moïse telle quelle ne peut échapper à
l’obligation d’un discernement critique.

12. Un débat autour de cette question a paru dans les nos 38 et 39 de Fac-
Réflexion, revue de la Faculté libre de théologie évangélique de Vaux-sur-Seine
(1997/7 et 1998/2), à propos du livre de Pierre Courthial, Le jour des petits
recommencements, entre l’auteur d’une part et Henri Blocher et Sébastien Fath
de l’autre.

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Les actes fondateurs : le don de la loi – un chemin de vie

De plus, et surtout, il ne faut jamais oublier que les com-


mandements de l’Ancien Testament se situent dans le cadre de
l’alliance avec Abraham et sa postérité, et non dans celui de la
création ou de l’alliance avec l’humanité entière en Noé. Israël
est différent des autres peuples en raison de sa vocation et de
l’intervention spéciale de Dieu en sa faveur, de sa connaissance
de la volonté du Seigneur et des moyens qui lui sont donnés
pour s’y conformer. Nous avons rappelé plus haut avec insis-
tance que le Décalogue est situé : son prologue le présente
comme une Parole de Dieu qui scelle une alliance avec le
peuple élu par grâce et délivré de l’esclavage (Ex 20.2 et Dt
5.6), et non un programme que les nations devraient suivre
pour mériter la bénédiction divine. Omettre le préambule du
Décalogue, c’est en tronquer le sens, le réduire au niveau d’un
code pénal au lieu d’un chemin de vie. Et ce qui est vrai du
Décalogue l’est de toute l’éthique de l’Ancien Testament : nous
avons remarqué que l’expression « Je suis le Seigneur qui t’ai
libéré de l’esclavage » revient plus de quatre-vingt fois dans
l’Ancien Testament, la plupart du temps pour accompagner
des préceptes ou des lois. Cependant, si Israël a été élu, ce n’est
pas pour être en contradiction avec la condition humaine, mais
afin de témoigner devant les nations comment vivent ceux qui
se laissent façonner et conduire par la volonté divine. Dès lors,
les valeurs éthiques enseignées à Israël ne sont pas différentes
de celles que Dieu souhaite pour toutes ses créatures sous le
ciel. Il y a une unité de l’espèce humaine en vertu de laquelle ce
qui est bien pour Israël ne saurait être mal pour les autres
peuples. Et de même ce qui est qualifié de transgression de la
loi de Dieu en Israël ne peut en aucun cas être considéré
comme juste et bénéfique ailleurs 13. C’est au cours d’une argu-
mentation de ce type que Paul affirme : « Il n’y a pas de partia-

13. Et quand cela se passe, c’est le signe évident de la perversion de la


société (cf. Rm 1.32).

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lité chez Dieu » (Rm 2.11). En outre, il est convaincu que,


d’une manière ou d’une autre, l’exigence morale de la loi de
Dieu n’est pas étrangère à la conscience des païens (Rm 2.14-
16).
Lorsque les prophètes profèrent des jugements contre les
autres nations, c’est souvent en raison des maux qu’elles ont
infligés à Israël, mais par ailleurs ils dénoncent aussi leur culpa-
bilité face à la loi divine – une loi qui les concerne donc elles
aussi (p. ex., Am 1.1 à 2.5, ou la fin du livre de Jérémie). Enfin,
selon les prophètes, lorsque règnera le Messie et qu’Israël sera
enfin parfaitement conforme à la justice de Dieu (Jr 31.33-34),
des hommes de tous les peuples de la terre convergeront vers
Jérusalem pour y apprendre à vivre selon les commandements
du Seigneur – ce qui implique qu’ils en auront reconnu la per-
tinence (cf. So 3.9 ; És 2.2-4 et parallèle dans Mi 4.1-5 ; És 60.5-
10 ; Za 14.16-17 ; Ag 2.2-8…). Ainsi, la vocation d’Israël n’est
pas d’être une exception, mais de devenir, en se laissant façon-
ner par la Torah, le prototype d’une humanité conforme au
dessein de Dieu.
L’histoire montre qu’une nation qui respecte les instructions
divines tend à vivre dans une certaine harmonie sociale et la
prospérité, alors qu’un mépris massif de ces lois finit par provo-
quer l’esclavage ou la révolte et mener à la ruine. C’est pour-
quoi les chrétiens sont responsables d’œuvrer au bien des
peuples au milieu desquels ils sont dispersés en cherchant à
promouvoir des valeurs d’éthique personnelle et sociale qui
reflètent, au moins partiellement, le projet de paix et d’équité
que Dieu a formé pour toutes ses créatures.
Dire cela ne résout pas tous les problèmes, et même en fait
surgir d’autres qu’il n’est pas possible d’éluder.
Premièrement, si Israël a échoué dans l’observation des
commandements divins, malgré les instructions et les interven-
tions de Dieu en sa faveur (Rm 2.17-24), il est plus vain encore

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d’attendre que des peuples privés de la révélation des Écritures


parviennent à cette obéissance. Romains 1.18 à 3.20 nous le
rappelle.
Ensuite, quel rôle attribuer dans la société civile à la pre-
mière table du Décalogue qui traite de la relation avec Dieu ?
Qu’il juge les incrédules ou les adeptes d’autres religions, c’est,
si l’on ose s’exprimer ainsi, son affaire et non la nôtre. Pourtant,
dit l’évangile de Jean, « Dieu n’a pas envoyé son Fils dans le
monde pour le juger, mais pour que par lui le monde soit
sauvé » (Jn 3.17). L’oublier inciterait-il à rétablir une Inquisition
ou autre police religieuse traquant les blasphémateurs, avec une
législation religieuse du type de celle qui est en vigueur dans les
pays islamiques ? Est-ce l’éclairage que donne l’Évangile sur
cette question ? C’est le refus d’une telle perspective qui a
conduit le pasteur baptiste Roger Williams à quitter les puri-
tains à Boston, pour fonder Rhode Island, premier État au
monde ayant inscrit l’entière liberté religieuse dans sa Constitu-
tion (1638). Bien que Paul ait considéré les autorités et les gen-
darmes (« ceux qui portent l’épée ») comme « diacres » de
Dieu (Rm 13.4), il n’a pas laissé entendre, même entre les
lignes, qu’il trouverait nécessaire que les dirigeants de l’Empire
appliquent leur « diaconat » en sanctionnant les polythéistes
(dont ils étaient) pour infraction au premier commandement !
Vous me direz non sans raison (apparemment) que la
seconde table de la loi, qui ne traite pas de questions
« religieuses » mais règle les relations entre les gens, semble
plus naturellement applicable que la première dans une société
laïque. En un sens, oui. Mais le problème, c’est qu’absolument
rien dans le texte biblique ne permet de justifier qu’on attribue
un rôle différent à la deuxième table du Décalogue par rapport
à la première. Car en réalité, ce que Dieu veut, pour toute
l’humanité créée à son image, ce n’est pas seulement qu’on ne
commette ni meurtre, ni vol, ni adultère, mais qu’on le recon-

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naisse comme le Dieu unique et qu’on se détourne des idoles


sous toutes leurs formes. De là à dresser des bûchers ou à
pendre les adeptes d’autres religions, il y a un pas, pour ne pas
dire un abîme. C’est un domaine où la confusion entre
l’Ancienne et la Nouvelle Alliance fait courir un grave risque.
Un risque auquel Calvin paraît ne pas avoir été suffisamment
attentif et certains hyper-calvinistes à sa suite 14, ce qui a peut-
être incité les colons puritains en Amérique à s’engager sans
état d’âme sur une voie désastreuse 15.
Nous avons noté, à propos de textes de lois comme Lévi-
tique 19, que les préceptes concernant l’éthique individuelle ou
communautaire sont mélangés à d’autres qui traitent du culte et
de la vie religieuse. Et même en admettant qu’une certaine
logique nous permette de séparer l’usage des deux Tables de la
Loi, comment un tribunal pourrait-il contrôler l’observation du
dixième commandement, concernant la convoitise ? Il vise une
attitude intérieure, et aucun gendarme ne peut constater un
délit de cette nature pour justifier une arrestation ! C’est bien
sûr encore plus vrai de l’extension que Jésus donne à la portée
des commandements dans le Sermon sur la montagne.
Ces réflexions montrent que l’application immédiate des
commandements divins dans une société formée majoritaire-
ment de personnes ne connaissant pas Dieu pose problème,
qu’il s’agisse de peuples païens, ou christianisés en surface, ou
encore déchristianisés. La Nouvelle Alliance n’est pas une
simple transposition de l’Ancienne. Elle ne concerne pas des

14. Quant à Ulrich Zwingli, le Réformateur de la Suisse, il a légué aux auto-


rités civiles le soin de diriger les Églises nationales protestantes à la place de
l’évêque destitué.
15. Certains d’entre eux, pionniers dans les colonies du Nouveau Monde, se
sont considérés comme un nouvel Israël – et ont envisagé les indigènes comme
des Cananéens à exterminer pour s’emparer de leurs terres. Les calvinistes émi-
grés en Afrique du Sud n’ont guère été plus charitables avec la population locale
noire – mais dans les deux cas, il faut déplorer une dérive caricaturale d’un
authentique calvinisme !

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États ni n’englobe indistinctement tous les membres d’une


nation en fonction de leur citoyenneté, mais ceux qui, person-
nellement, répondent à l’appel de la grâce et font partie de
l’Église de Jésus-Christ.
L’Israël de l’Ancienne Alliance est un État théocratique en
raison de son élection particulière, et il est exclu qu’aucun
peuple (au sens ethnique ou politique du terme) lui ait succédé.
La patience et la miséricorde de Dieu s’étendent sur toutes les
nations de la terre, son jugement aussi. Cela ne signifie pas pour
autant que Dieu ait fait alliance avec une ou plusieurs nations
d’entre les Gentils – même avec une nation fortement christia-
nisée suite à la conversion d’un roi ou au réveil de tout un
peuple. En tant que « code de l’alliance » scellée entre un
peuple libéré de l’esclavage en Égypte et le Dieu qui l’a délivré,
les lois mosaïques ne peuvent fonctionner comme législation
pour les nations de ce monde.
Les lois de l’Ancien Testament seraient-elles donc limitées à
un usage ecclésial, et ne concerneraient-elles que les chrétiens
sauvés par grâce pour baliser leur comportement privé ? La
Bible n’a-t-elle rien à dire aux législateurs, faut-il renoncer à y
trouver des directives pour un engagement chrétien dans la
société et des repères à transmettre à une nouvelle génération ?
Certes non ! Un tel raisonnement serait pernicieux, incitant les
chrétiens à vivre en ghetto et à abandonner un monde cor-
rompu au prince de ce monde. Ou alors à détacher leur enga-
gement politique, quand il existe, de toute référence à la Parole
de Dieu.
Une autre voie paraît plus fertile. Dans son ouvrage Vous
serez mon peuple 16, Christopher Wright suggère que nous
considérions les lois de l’Ancien Testament comme des para-
digmes pour nos législations séculières modernes. Un para-

16. Christopher Wright, Vous serez mon peuple, coll. Alliance, Méry-sur-
Oise, Sator, 1989, cf. p. 47ss, notamment 51-52.

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digme, rappelle Wright, ne s’imite pas servilement, il


s’applique : le principe de fonctionnement reste semblable,
mais des transpositions et des adaptations sont nécessaires. En
grammaire, par exemple, un verbe-type est qualifié de para-
digme. Il sert de modèle et guide la conjugaison d’autres verbes
analogues. Ainsi, celui qui sait conjuguer le verbe donner
pourra, par analogie, conjuguer les verbes pardonner, s’adon-
ner ou abandonner, mais aussi d’autres qui, tout en étant moins
ressemblants, fonctionnent de façon similaire : chanter, danser,
manger, etc.
Le recours à un paradigme n’est donc pas servile, mais
éclairant ; il ne débouche pas sur une application mécanique,
mais permet la souplesse de l’adaptation. Il tient compte des
constantes et des variantes. En ce qui concerne notre sujet, il
exige une contextualisation qui tienne compte, en premier lieu,
du statut spirituel différent du peuple élu par rapport à tous les
autres peuples dont les nôtres, puis des changements dus à la
géographie et à l’histoire, aux données socio-économiques et
culturelles, ainsi qu’aux profonds bouleversements dans le
domaine des connaissances scientifiques ou médicales, de
l’éducation publique, du développement des réseaux de com-
munications, etc.
Il s’agit dans un premier temps de comprendre le sens du
texte biblique qu’on veut invoquer, en tenant compte du cadre
dans lequel il a été énoncé et des circonstances particulières qui
éclairent la visée d’un commandement. Une démarche paral-
lèle doit être poursuivie, pour étudier ce qui peut paraître tou-
cher à des questions plus ou moins analogues dans la société
d’aujourd’hui. Il s’agit alors de découvrir, et c’est souvent loin
d’être aisé et immédiat, comment les lignes de force du texte
biblique peuvent rejoindre nos problèmes actuels pour jalon-
ner notre réflexion et notre engagement à leur égard. Qu’on ne
se méprenne pas ! Il n’est aucunement question de relativiser le

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texte biblique par une prise de liberté arbitraire à l’égard de son


autorité, mais au contraire de se livrer à une écoute plus exi-
geante et plus en profondeur. Ce qui doit apparaître, ce n’est
pas l’aspect formel du commandement, qui peut dépendre
dans une mesure sensible des circonstances dans lesquelles il a
été donné, mais sa finalité, qui peut trouver une application dif-
férente dans un contexte différent. Ce n’est pas prendre des dis-
tances par rapport au texte, mais prendre du recul pour mieux
en discerner la raison d’être, et donc l’écouter avec une atten-
tion redoublée, celle qu’une lecture littérale ne permet généra-
lement pas de découvrir. Plaquer artificiellement un texte
juridique d’il y a trois mille ans sur notre situation actuelle n’est
pas une preuve de fidélité, mais de formalisme.
Les commandements concernant, le meurtre, le vol, l’adul-
tère, le faux témoignage, ne semblent pas nécessiter de transpo-
sition. Il fut un temps, pas si éloigné, où les tribunaux
sanctionnaient l’adultère ou le concubinage, et où le divorce
était illégal. L’abandon de tels articles de code n’est sans doute
pas un progrès, sauf qu’il permet d’échapper à l’arbitraire et à
une hypocrisie généralisée. Dans un contexte de laïcité, le res-
pect du jour du repos ne peut être invoqué en référence aux
jours de la création (comme dans l’Exode) ou à l’esclavage en
Égypte (comme dans le Deutéronome), mais se justifie par le
souci de la santé physique et psychique des gens ou des exi-
gences de la vie de famille. Or c’est exactement ainsi que Jésus
a interprété le rôle du sabbat : « Le sabbat a été fait pour
l’homme, et non l’homme pour le sabbat » (Mc 2.27).
D’un autre côté, certains préceptes vétérotestamentaires ne
sont pas embarrassants comme tels, car ils visent des situations
propres à un monde patriarcal et rural auquel la plupart de
nous sont devenus étrangers. On ne voit pas, par exemple, en
quoi les citadins d’aujourd’hui ressentiraient comme difficile à
appliquer pour leur propre compte la loi sur le glanage, eux qui

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n’ont ni champs de blé, ni vignes ni oliviers (cf. Lv 19.9-10) !


Une interprétation littérale de ce texte leur évite d’être interpel-
lés. L’envisager comme un paradigme les invite par contre à
s’interroger sur des problèmes différents mais analogues qui ne
se posaient pas du temps de la Bible, mais surgissent dans la
société contemporaine où Dieu nous appelle à être témoin de
sa justice et de sa miséricorde. Par exemple, le mépris des chô-
meurs taxés de parasites, la maximalisation du profit des action-
naires de firmes qui déjà engrangent des bénéfices mais mettent
des ouvriers au chômage pour augmenter leurs dividendes, va
gravement à l’encontre de l’intention de ce commandement.
Le peu de sensibilité et de générosité à l’égard des « perdants »,
des exclus de la prospérité… le commandement du glanage n’a-
t-il rien à dire à ce propos ? Et si les chrétiens le disent, leur
parole a-t-elle autorité parce qu’ils la mettent en pratique à
l’échelle de leurs moyens ? Quand un chef d’entreprise ou un
exploitant agricole accepte d’engager dans son personnel une
ou plusieurs personnes handicapées ou dont la santé fragile
laisse entrevoir un « rendement » faible, il illustrera une appli-
cation paradigmatique de la loi du glanage. Le commandement
du sabbat exige le repos non seulement des employés mais
aussi du bétail (« ni bœuf, ni âne, ni aucune de tes bêtes », Dt
5.14) : le fait de transformer des élevages de porcins, de bovins
ou autres en usines à viande ; l’exploitation toujours plus pous-
sée de la nature jusqu’à épuisement et sans égard pour nos des-
cendants, au nom du profit économique maximum, cela ne
contrevient-t-elle pas formellement au Décalogue – sans même
parler du mandat culturel de Genèse 1.28-29 ?
Les fréquentes « incivilités » (comme on dit élégamment),
les explosions de violences gratuites lors de rencontres spor-
tives, de manifestations de rues et jusque dans les écoles (sans
parler des banlieues dites « à risques »), l’omniprésence de la
violence dans les médias, la banalisation de pratiques sexuelles

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irresponsables, le mépris de l’enfant à naître, tout cela montre à


quel point nous avons besoin de législateurs conscients que le
bien de l’homme passe par le respect du projet divin. Face à
des enjeux éthiques toujours plus complexes qu’une société
sans points de repères doit affronter, les chrétiens formés par
l’enseignement biblique n’ont rien à imposer, mais ont des
valeurs à pratiquer et à proposer.
Il faut relire, comme chrétiens, les nombreux enseigne-
ments donnés par Dieu à son peuple, pour tenter d’en com-
prendre la raison d’être et les effets aux temps bibliques. Puis
tenter de dégager une vision plus globale du type de société que
Dieu a voulu façonner pour qu’Israël soit un point de repère
pour les nations et un témoin de la sainteté divine. Et de là,
comprendre, à la lumière de notre actualité qu’il s’agit de
connaître et si possible de comprendre, comment nous pou-
vons à notre tour être témoins de ces valeurs pour le bien de la
société. Non en cherchant à conquérir le pouvoir pour avoir les
moyens de contraindre, ni en formant des groupes de pression
brandissant des banderoles devant le siège des autorités, mais
en étant sel et lumière dans ce monde. Militer pour le respect
des commandements divins dans nos sociétés ne vise pas à
alourdir le code pénal – car en définitive c’est devant Dieu que
chacun aura à rendre compte de ses transgressions – mais à
valoriser la dignité humaine, et d’abord celle des plus vulné-
rables. Frédéric de Coninck conclut par ces lignes une étude
(inédite) datée d’octobre 1993 sur L’éthique biblique à
l’épreuve de la question de l’esclavage : « … La mission de
l’Église consiste toujours à se construire comme société alterna-
tive, tandis que les chrétiens sont appelés à vivre, dans le
monde, la gratuité, l’ouverture à l’autre dont le XXe siècle finis-
sant a plus que jamais besoin. Nous ne sommes pas appelés à
transformer le monde, mais à l’éclairer par notre pratique (Mt
5.16). À nos sociétés, ensuite, de faire leurs choix. »

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