Permanence Et Bifurcations Du Sentiment
Permanence Et Bifurcations Du Sentiment
Permanence Et Bifurcations Du Sentiment
Permanence et bifurcations
du « sentiment nationaliste » ivoirien
Aghi Bahi
Introduction
Depuis au moins une décennie, le débat identitaire semble occuper les devants de la
scène politique ivoirienne. Le regain des tensions politiques dues aux luttes pour la
conservation ou la conquête du pouvoir d’État a intensifié ce débat identitaire à tel
point que Scheuer (2001), dans un film controversé, a pu présenter la Côte d’Ivoire
comme une « poudrière identitaire ». L’exacerbation de la crise a fait surgir, au mo-
ment paroxystique de la guerre civile, un sursaut national alimenté par un « sentiment
nationaliste ». Ce sentiment fait-il surface en Côte d’Ivoire ou est-il permanent dans
la politique moderne ivoirienne ? Cette question est importante en ce sens qu’à l’heure
du mouvement implacable de la globalisation, l’idéal panafricain, qui doit aussi être
pensé en termes de définition de l’identité, peut être contrarié par des dérives identitaires
mues par des velléités nationalistes particularistes et isolationnistes. Dans cette Afri-
que en proie aux conflits de toutes sortes, un « sentiment nationaliste » est-il en con-
tradiction avec l’idéal panafricain ? Comment penser l’articulation entre nationalités
et idéal panafricain, entre nationalismes et panafricanisme ?
Le nationalisme peut être appréhendé comme le résultat de l’action de l’idéologie
politique, et notamment de sa réinvention d’une communauté utopique, sur l’imaginaire
social. En tant que principe politique selon lequel l’unité politique et l’unité nationale
devraient se rejoindre, le nationalisme s’appuie sur des constructions identitaires. Le
sentiment nationaliste est pour E. Gellner « le sentiment de colère provoqué par la
violation de ce principe, ou le sentiment de satisfaction provoqué par sa réalisation »
(Gellner 1983:1). Tout nationalisme est susceptible de sustenter un sentiment
nationaliste en même temps qu’il se nourrit d’une telle émotion. Le « nouveau »
nationalisme ivoirien s’inscrit singulièrement dans un processus de construction « sur
ethnique tels que par exemple des « provocations contre des Dahoméens », une «
chasse aux Mossi », respectivement en 1938 et 1939. Cette fermentation « enrichit » la
conscience nationale (Tiacoh 1999:203) et se traduit par une inflation d’associations
culturelles, apolitiques et politiques, souvent engorgées par la question de l’originaire.
Les démêlés itératifs entre Ivoiriens et étrangers se poursuivent, comme par exemple
entre Ivoiriens de la Ligue des originaires de la Côte d’Ivoire (LOCI) et Togolais-
Dahoméens en 1958 (Dozon 1997:789). Or, nombre de ces associations « fusionnè-
rent pour donner naissance aux partis politiques modernes » (Tiacoh 1999:204) et
participent de la constitution d’un courant nationaliste qui récuse la Françafrique
prescrite par Houphouët-Boigny.
penser cette dégradation urbaine par une augmentation à terme des revenus ruraux»
et a mené à une « trappe de pauvreté » (Jarret et Mahieu 2002:48). De plus, « la
pauvreté s’est déplacée des zones rurales vers les centres urbains » et a même aug-
menté à Abidjan où les salariés, plus nombreux que dans les autres zones, «sont ceux
qui subissent les plus fortes pertes du pouvoir d’achat» (Bamba 2001:61-62).
gens de paix. Le dialogue, « arme des forts » est notre arme, donc « nous sommes
forts » .
Les pratiques clientélistes en cours dans l’action politique du parti unique n’ont
cessé de conforter les identités ethniques. Elles devaient juguler les crises politiques et
conforter le pouvoir comme en témoignent par exemple, en 1982, les motions de
soutien des militaires et des cadres Bété au Président de la République5. Ces mobilisa-
tions, qui, par effet d’entraînement, sont suivies par celles des autres représentants
des identités ethnopolitiques, activent et confortent les imaginaires ethniques et affir-
ment l’ethnicité comme dimension importante de la construction des identités politi-
ques.
Dès la libéralisation (très) partielle des scrutins en 1980, à l’intérieur même du
PDCI6 parti unique, l’ethnicité s’est avérée une arme redoutable pour disqualifier les
adversaires politiques, voire les factions rivales. On assiste à un regain de l’autochtonie
en tant qu’identité légitimant le candidat à un poste électif7. Chose remarquable, que
personne ne semble relever par ailleurs, est qu’Houphouët-Boigny n’intervient pas
officiellement pour autoriser les « non-Ivoiriens » et les «non originaires » à se
présenter à ces mêmes élections dans une parfaite fraternité ethnique et transfrontalière8.
La première expérience de démocratisation du scrutin porte en elle les germes de
problèmes électoraux que l’on connaîtra par la suite9 (Médard 1982:68). Si on peut
estimer que les années 1990, c’est-à-dire le retour au multipartisme, ont fourni « de
nouveaux lieux d’expression » à l’ethnicité, il faut cependant remarquer que cela s’est
révélé au moins dix ans plus tôt en Côte d’Ivoire.
Certes, la corrélation complexe entre le multipartisme et le tribalisme n’est pas
absolue mais plutôt tendancielle et échappe aux schémas simplistes dans lesquels on
tend à l’enfermer au risque de laisser dans l’ombre d’autres logiques tout aussi déter-
minantes, comme le rappelle bien Bayart. Il est donc important d’éviter de surévaluer
la congruence entre appartenance ethnique et adhésion politique qui s’inscrit dans
l’élargissement du champ étatique emmené par la colonisation et perpétré par l’État
post-colonial ; c’est à la construction de ce champ étatique élargi qu’il faut lier la
récence de la cristallisation de la plupart des identités ethniques. L’ethnicité fait sys-
tème avec l’État moderne et n’est pas nécessairement contraire à l’intégration natio-
nale. Elle est « un mode d’accès à ses bénéfices matériels ; elle n’équivaut pas à la
persistance de la tradition mais au partage des ressources de la modernité » (Bayart
1991:6-7). Par ailleurs, le multipartisme laisse apparaître plus nettement le déchaîne-
ment des luttes entre factions politiques qui écornifle les institutions politiques, les
structures de l’État, la société civile mais également « les syndicats, les chefferies dites
traditionnelles, les entreprises, jusqu’aux églises chrétiennes ou aux confréries islami-
ques. Or, les différentes ethnies (…) se partagent systématiquement entre plusieurs
entrepreneurs politiques rivaux. » (Bayart 1991:6).
Échos identitaires
L’ethnicité est « une représentation et un phénomène social produit par des acteurs et
des situations historiques » qui suscite des mobilisations ayant des significations par-
ticulières (Coulon 1996:38). L’ethnicité, en tant que sentiment d’appartenance à l’eth-
nie, est une construction historique « toujours plurielle, évolutive, investie de signifi-
cations complexes et multiples » (Otayek 2001:130) ; et cette historicité permet
d’expliquer « sa saillance dans les sociétés africaines contemporaines » (Coulon
1996:38). Ce sentiment d’appartenance peut être le résultat d’une instrumentalisation,
mais la croyance en ce sentiment n’est possible que parce que l’ethnicité est un lan-
gage compris par les acteurs.
L’efficacité du discours politique, la propagande efficace et continue du pouvoir
monolithique, grâce au contrôle et la mainmise sur les médias, assure l’« idéologie de
la réussite » ivoirienne (Bahi 1998:39). Reposant sur cette métaphore d’identité, la
rhétorique du succès, dont l’image d’Épinal est le paisible « petit Manhattan » , ob-
tient un écho identitaire populaire. Certes, sa résonance n’a pas partout le même
retentissement, générant enthousiasme et frustrations. Mais elle nourrit le sentiment
de fierté, voire d’orgueil national, aiguillonne le sentiment nationaliste de la supério-
rité ivoirienne par rapport aux autres pays africains de la sous-région, et, au-delà, de
l’Ivoirien par rapport au non-Ivoirien africain. Cette précellence, réverbérée à l’inté-
rieur même du territoire ivoirien, provoque un effet pervers d’orgueil et de supériorité
des Ivoiriens par rapport aux étrangers d’origine africaine ou syro-libanaise, entre les
Ivoiriens eux-mêmes, et s’installe dans la violence ordinaire.
Quelques exemples de la littérature africaine, et dont le théâtre est l’Abidjan des
années soixante-dix, donnent un aperçu de cet orgueil national vu par un étranger10.
Les rapports entre communautés restent difficiles : Noaga (1978:21) rappelle en pas-
sant les vicissitudes que connaissent, dans les années soixante dix, les dawa11 dans ce «
bel Abidjan, comme dit la chanson, ville champignon, métropole moderne aux gigan-
tesques immeubles, aux larges avenues toujours grouillantes, aux ambitions défrayant
la chronique dans le Tiers-Monde ». Dans les tirades que propose Monénembo,
l’ethnicité est fortement présente, et sont à la limite du tolérable. Par exemple, une
longue tirade entre des passagers et un chauffeur de bus dans lesquels les rapports à
l’ethnicité sont fortement présents. L’auteur y relate aussi la fuite des Guinéens face à
la dictature de Sékou Touré et qui se réfugient dans les pays voisins : « (…) mainte-
nant, c’est le tour de la Côte d’Ivoire, y a pas à dire, c’est zétrangers guinéens-là-même
qui vont gâter beau pays de Côte d’Ivoire, ah ! »12 (Monénembo 1993:38-41, 47).
La chanson populaire ivoirienne zouglou des jeunes n’est pas en reste de cet écho
identitaire. Selon Adom, cette poésie chantée, née de la détresse des étudiants dans les
cités universitaires, tient de la prose journalistique et de la chronique. Exprimant « le
trouble d’une génération face à l’évanescence de ses repères identitaires » , cette ex-
pression culturelle est en même temps une quête d’identité positive (Adom 2000:94-
98). « On sera se voir »13 dit le refrain d’une chanson désormais célèbre. Les circons-
tances non clairement élucidées qui entourèrent le match ASEC/Kotoko donnent
lieu à des violences sur les Ghanéens vivant à Abidjan. Ils rentreront chez eux par cars
entiers14. Cette chanson parle de revanche, de représailles. Elle annonce ce à quoi l’on
assistera plus tard : bastonnade de la communauté ciblée accompagnée de casses, de
pillages, de chasse et de renvoi dans le pays d’origine. Les réactions de la classe politi-
que et de la société civile ont été unanimes à condamner ces violences à l’encontre des
« frères » ghanéens. Mais en leur for intérieur, ces mêmes représentants de partis
politiques et de la société civile savaient que les choses avaient changé et que « les
Ivoiriens ne se laissent plus faire » .
L’ethnicité est donc bien « un mode d’identification disponible et légitime » niché
au cœur de l’imaginaire national. Elle est un langage qui fait partie du « sens commun
» et de « l’horizon » africain et dans lequel une bonne partie de la population se
reconnaît (Coulon 1996:47). Cela crée un sentiment d’orgueil national mais tisse pa-
tiemment et tranquillement les conditions d’émergence d’un nationalisme qui se nour-
rira de ce sentiment national fondé progressivement sur la « tribalité » et que les crises
économiques et l’affaiblissement de l’État viendront exacerber. L’ethnicité, langage
polysémique, se construit bien par rapport à une situation, est un ensemble de res-
sources potentielles pour l’action, et se caractérise par son rapport à l’État. Dans le
cadre du parti unique, les autorités politiques ont tenté un équilibre précaire entre
politique programmatique et politique politicienne et clientéliste : d’un côté, un dis-
cours intégrateur désavouait l’ethnicité ; d’un autre côté, des soutiens et des alliances
à caractère clanique, ethnique et régionale étaient nouées comme le rappelle bien
Coulon (1996:47).
S’il faut certes éviter de surestimer la dimension ethnique du politique, il est toute-
fois difficile de déprécier les effets des pratiques ethniques sur les rapports sociaux.
Le champ politique a ses propres logiques et ses propres processus de formation des
identités de ses acteurs. En l’espèce, celles-ci sont construites et même confortées, par
rapport à l’ethnicité, à la fois par l’action gouvernementale et à travers les « coutumes
» mises en place par les acteurs du champ politique. L’ethnicité, qui alimente directe-
ment le sentiment nationaliste, imprime durablement les rapports sociaux et devient
une dimension constitutive des identités politiques. Elle a été utilisée comme moda-
lité de formation et d’expression des identités politiques. Le processus de l’engage-
ment rend compte fondamentalement de la formation et de l’acquisition des identités
dans le champ de la communication politique. À cet égard, l’ethnicité se présente
comme un nœud du processus complexe de constitution des identités politiques. En
devenant ethnie à part entière, on devient semblable aux autres, un acteur reconnu du
champ politique ayant légitimité à s’exprimer dans l’espace de la communication po-
litique. Le travail des médias vient renvoyer à leurs usagers une projection symbolique
de leur sociabilité politique qui, à leur tour, s’inscrivent dans les pratiques symboli-
ques typiques des acteurs politiques. Dans la réalité de leur expérience, les acteurs
inscrivent l’identité politique auto-attribuée dans des modes d’action susceptibles de
transformer le champ politique ou à la faire évoluer dans un sens en adéquation avec
leurs ambitions. Le « sentiment nationaliste » apparaît donc comme une permanence
Au début des années 1990, le Père marianiste dirigeant le Sanctuaire marial d’Abi-
djan, fait une révélation au cours d’une Nuit de prières : la Côte d’Ivoire est une «
terre bénie ou choisie par Dieu’. « La seconde patrie du Christ » . La Côte d’Ivoire qui
vient d’entrer dans le multipartisme, est secouée par des crises de toutes sortes : tous
les corps sociaux sont entrés en grève et, pour la première fois, l’on a assisté à une
mutinerie de jeunes appelés au cours de laquelle le Président Houphouët-Boigny a
failli être déposé. De plus, on peut aisément voir dans cette révélation une tentative de
conjuration du risque de voir s’étendre la guerre du Liberia voisin à la Côte d’Ivoire.
Cette même peur, s’affirmera au lendemain du coup d’État de décembre 1999, les
grandes prières d’actions de grâce, parfois œcuméniques, reprennent pour remercier
Dieu d’avoir sauvé la Côte d’Ivoire en permettant que ce putsch se soit déroulé « sans
effusion de sang » , prouvant bien que le pays est choisi et béni, conformément à la
révélation. Le religieux s’affirme dans le cadre de la société civile censée arbitrer les
contradictions entre les acteurs politiques. Les journées de prières œcuméniques ou
non pour la paix en Côte d’Ivoire ne se comptent plus ; les appels des leaders reli-
gieux au dialogue non plus. Mais la parole religieuse libérée travaille en profondeur le
sentiment nationaliste. Les « pentecôtismes » sont les hérauts d’une annonciation de
la Côte d’Ivoire devenue « patrie du Christ » . Elle n’est donc pas à leurs yeux, celle des
religions traditionnelles et encore moins celle de Mahomet. On accuse le pouvoir
Bédié d’essayer d’alanguir la communauté musulmane en jouant sur les divisions15
entre le Conseil supérieur islamique et le Conseil national islamique (Coulibaly
1995 :147). Le travail du religieux dépasse la parole pour investir l’action symboli-
que16.
Dans le champ politique, les références au religieux n’ont probablement jamais été
autant présentes dans les discours croisés des acteurs politiques et dans la construction
des identités que depuis la crise qui secoue le pays. Les mobilisations du religieux ne
sont pas seulement le fait des représentants de religions. Les profanes eux aussi prennent
en charge ces références.
Le multipartisme et sa parole libérée laisse mieux voir ce qui sourdait dans les
profondeurs abyssales des milieux défavorisés dont les porte-parole sont des intellec-
tuels, des diplômés, et des jeunes urbanisés. Désorientés par la distance entre les pro-
messes politiques et leur déchéance, ils trouvent refuge et réconfort moral dans le
religieux perçu comme « une béquille pouvant l’aider non seulement à supporter sa
misère mais aussi à vivre l’espérance d’appartenir à un monde meilleur » (Akindès
1996:152).
Par ailleurs, la multiplication des associations de solidarité ethniques, régionales
ou villageoises dans les villes, normalisées17 ou spontanées, si elles dénotent la vitalité
ou même la résilience de la société civile, présentent en même temps des risques
d’incivilité de cette société civile. La floraison des nombreux «Parlements» de quar-
tiers, et des grins avec lesquels ils sont en contradiction18, et finalement la société civile
elle-même, attise l’appétit de ceux qui escomptent les suffrages des citoyens. Leurs
discours croisés radicalement opposés mixent références religieuses et clichés politi-
ciens : « nous sommes accueillants ! », « nous comptons 26 % d’étrangers sur notre
sol », « le seuil de tolérance est dépassé ! », « la Côte d’Ivoire aux Ivoiriens », « nous ne
méritons pas cette sale guerre qui nous est imposée », il faut militer pour « la repen-
tance et le pardon ». « C’est l’ivoirité qui est la cause de cette guerre que nous n’avons
pas voulue » , « on dit que nous sommes étrangers parce que nous sommes Dioula ou
musulmans », «l’islam est une religion de paix», « que la Côte d’Ivoire redevienne
comme avant », « c’est Gbagbo qui est le problème de la Côte d’Ivoire ». « C’est le
peuple qui l’a choisi donc c’est Dieu qui l’a choisi », etc.
Les enjeux électoraux de l’an 2000 ont mis en avant la vox populi vox dei que les
jeunes des parlements de rues aiment répéter (Bahi 2003:9) et dont le centre est la
sémiotisation de la définition du « peuple » : les vrais Ivoiriens entendus à la fois
comme les originaires, les autochtones qui inévitablement aiment leur pays. La voix
des vrais ivoiriens – ceux du terroir – est le verdict de Dieu pour la Côte de Ivoire ;
celui qui sera élu par ce vrai « peuple » sera donc l’élu de Dieu lui-même. «L’autorité
vient de Dieu» , or «vox populi vox dei la voix du peuple est la voix de Dieu» donc celui
qui a été élu par le peuple est élu de Dieu, etc. Un « étranger » à la magistrature
suprême est une punition divine qui trouve sa justification dans des exégèses de pas-
sages bibliques10. Le religieux devient, bien plus qu’une béquille morale, un véritable
soutènement de la rhétorique nationaliste. Rentré précipitamment de Rome où il pro-
jetait une visite au Vatican, au lendemain de l’attaque du 19 septembre 2002, les dis-
cours du Président Laurent Gbagbo, aux accents souvent messianiques, empreints
d’allégories bibliques (« le rameau d’olivier » par exemple), visent à la mobilisation du
peuple pour résister à l’agression. Il construit plus tard l’avanie de l’attaque rebelle et
de la partition du pays comme une épreuve par laquelle la Côte d’Ivoire doit passer et
par laquelle elle deviendra « la nouvelle Jérusalem » .
Cette saturation se manifeste d’autant plus aisément que la presse, quoi qu’on en
dise, est débridée et se fait l’écho de ces dissensions (Bahi 2004). L’affirmation de la
dimension religieuse dans le champ politique vient complexifier singulièrement la
politisation de l’ethnicité et le développement de ce sentiment nationaliste ivoirien.
Elle conduit à la construction de la figure « nation choisie », parangon même de la «
communauté imaginée » (Anderson 1996). Cette nation élue ou prédestinée va ren-
forcer l’orgueil national, alimenter le sentiment nationaliste et surpolitiser la dimen-
sion religieuse de la crise en même temps qu’elle va camper la légitimité de l’originaire.
Il y a donc un travail articulé des acteurs politiques (entrepreneurs politiques et jour-
nalistes), des intellectuels organiques des partis politiques et de la société civile dans la
lente construction d’un nationalisme vaporeux dans lequel ces formations et ces lea-
ders politiques se reconnaissent. Un des enjeux est de faire entrer leurs valeurs dans la
Loi fondamentale. C’est en cela que le conflit ressemble à « une crise de formation de
l’État et de construction d’un espace civique » (NO2003). Mais, l’articulation de
l’ethnicité, du politique et du religieux est assurément explosive et est porteuse de
tentations sinistres.
La tentation « essentialiste »
Alors que le parti unique tourne à plein régime, débute une double quête : celle de la
spécificité culturelle ivoirienne, d’une part, et celle des premiers habitants de la Côte
d’Ivoire, d’autre part. Boa Thiémélé, en tentant de recentrer le débat sur le contexte
de création du projet initial de l’ivoirité, rappelle que l’idée est véritablement lancée en
1974 par N. Porquet, et amplifiée par le journaliste P. Niava, en pleine période d’ex-
pressions culturelles des Africains du continent et de la Diaspora. Cette affirmation
de l’identité culturelle est même encouragée par l’UNESCO (Boa Thiémélé 2003:10-
11). Il reste que l’ivoirité, codification «tardive» de la spécificité culturelle ivoirienne,
est en elle-même un projet de construction identitaire. À partir de matériaux culturels,
elle veut fixer l’identité ivoirienne et redéfinir sa position dans les limites territoriales
ainsi que dans ses rapports au-delà de ses frontières. Elle ne peut être assimilée, tout
au moins dans sa forme primitive, à un « récit ethnique » . Mais elle constitue un
exorde culturel qui pose des possibles à partir desquels la création d’un programme
narratif « ethniciste » est constructible.
En outre, si l’étude de Boa Thiémélé est riche en références contextuelles, elle
omet – à notre sens – un aspect important dans la « politisation » future de ce
concept et que nous appelons, faute de mieux, « la recherche de l’aborigène éburnéen
» . Qui a commencé ? Peut-être le parti unique dont on soupçonnait la mainmise
Akan (si ce n’est Baoulé) et qui voulait démontrer que les Ivoiriens viennent de par-
tout. Certes rétorquent les autres, mais «nous étions là avant vous» comme en attes-
tent les témoignages oraux. Ce débat me semble illustrer les prémices véritables de la
re-formulation de l’ethnie et de la tradition. Si cette quête ne s’appelle pas ivoirité au
moment où elle débute, elle intervient dans la même mouvance que l’« ivoirité cultu-
relle » et ressemble à s’y méprendre à son pendant ethno-politique. Une vingtaine
d’années plus tard, c’est de l’articulation de cette quête de spécificité culturelle et des
enjeux de la découverte de ce natif, que l’ivoirité, dans ce qu’elle a d’essentialiste,
s’avère potentiellement exploitable par des entrepreneurs politiques, et devient une
véritable théorisation de l’ethnicité. Si « ivoirité » a pu renvoyer à « akanité » si ce n’est
à « baoulisation » , elle est aussi une réponse à la Charte du Nord perçue après coup
comme étant « contre-ivoiritaire ». En fait, dès 1992 les revendications des popula-
tions du Nord, s’estimant marginalisées par trente années de pouvoir du PDCI, pro-
duisent « un manifeste anonyme intitulé la Charte du Nord » et qui contient « les
thèmes classiques du nationalisme régional » (Coulibaly 1995:146).
Par ailleurs, la pauvreté grandissante a certainement aidé la production de l’ivoirité,
« une ‘éthique du mal’, fondée sur l’identité communautaire » (Jarret et Mahieu 2002:48).
Avec l’augmentation de la pauvreté, les étrangers sont vus comme une des causes de
la pauvreté des « autochtones » . La crise économique qui frappe la Côte d’Ivoire de
plein fouet a des conséquences désastreuses à tous les niveaux. L’« ivoirité » (politi-
que) apparaît lors des élections de 1995, comme façon d’éviter la discussion économi-
que au profit d’arguments xénophobes ». Mais l’ivoirité, parce qu’elle donne une grille
de lecture simpliste quant à la place légitime des étrangers et des nationaux, jette ou
réveille tragiquement un doute sur l’identité des habitants du Nord ivoirien (Dozon
2000:57) et favorise les tracasseries administratives et les vexations policières. L’ivoirité
« entre aussi en résonance avec des tensions sociales plus anciennes liées à la crise de
l’emploi urbain et surtout à la crise agraire qui se manifestent par une mobilisation
très virulente de l’autochtonie », l’Autre devenant « un bouc émissaire utile pour ten-
ter d’exorciser les maux du pays » (Banégas et Losch 2002:147-148). Cette « éthique
du mal », justifiée par plusieurs intellectuels ivoiriens, s’infiltre dans la Loi et serait à
l’origine de « l’adoption à l’unanimité par l’Assemblée Nationale ivoirienne de la loi
foncière de 1998 » (Jarret et Mahieu 2002:50-51).
La conscience tribale de l’appartenance au terroir a mis en avant l’autochtone
comme prétendant légitime à un poste électif. C’est la recherche de l’identité
«légitimante» , l’identité d’origine, mise en œuvre non vraiment par les institutions
nationales mais par l’agrégation des actions individuelles des acteurs politiques. Une
telle identité est d’abord une identité de résistance qui ponctue déjà la vie politique de
la colonie. La contestation du projet identitaire (double nationalité) d’Houphouët-
Boigny à cet égard n’est qu’un aspect de cette résistance qui, de nos jours, semble
avoir pris le dessus. Elle se développe sur la base de l’exclusion. L’autochtonie, peut
donc être saisie comme une identité de résistance qui se développe sur la base de
l’exclusion. Elle participe de la construction de ce nationalisme qualifié de xénophobe
et emmené par de jeunes désœuvrés mais guidé par des étudiants et par « diverses
catégories socioprofessionnelles directement intéressées à une transformation du sys-
tème (enseignants, avocats) » (Bayart 1991:19). L’ivoirité suppose directement la res-
ponsabilité d’intellectuels, entrepreneurs identitaires, ainsi que l’onction d’une bonne
partie de la classe politique. Elle a en outre un retentissement redoutable chez les
cadets sociaux du fait de l’action occulte des politiciens et d’une terrible campagne
médiatique.
C’est donc aussi parce que ces revendications drainent des exigences liées à la
modernité telles que la question foncière, la souveraineté et l’insertion du pays dans le
mouvement de la mondialisation qu’elles sont malheureusement insérées dans un
projet de société et dans un programme de gouvernement. Or cette recherche de l’«
essence » ivoirienne, qui se fonde sur l’ethnicité en même temps qu’elle construit
cette ethnicité, est frappée de suspicion, est dévoyée, n’est pas à même de constituer
un liant national et fragilise même le lien social. Le recours à l’ivoirité, instrumentalisée
pour des desseins partisans et pour la conquête du pouvoir, radicalise une ethnicisation
du champ politique commencée sous le parti unique. La question de la citoyenneté
ivoirienne, éludée au cours de trois décennies de parti unique est au cœur du débat
polémique autour de l’ivoirité. Dans une telle controverse, la nationalité ne peut véri-
tablement avoir de «pouvoir centripète» et de « capacité de rassembler autour d’elle
une nation en formation » (Fougeyrollas 1987:187). Elle risque au contraire de virer
à l’ethnonationalisme. Or, il se trouve qu’en l’absence actuelle d’une ethnie capable de
jouer ce rôle d’ethnie principale, la stigmatisation porte sur une opposition Nord-Sud
dont la réalité pose problème mais dont le caractère simpliste porte en lui une effica-
cité symbolique avérée.
Les politiciens ont activé l’ethnicité et surtout un sentiment nationaliste qui sem-
blait éconduit de la sphère politique (mais qui en fait ne l’était pas). Cette ethnicité, va
même être ce qui définit la citoyenneté dans ce qu’elle a de plus authentique. « La
définition politiquement dominante du ‘peuple ivoirien’ auparavant fondée sur
l’allochtonie, conformément à la volonté politique de donner du pays l’image d’une
société hospitalière et intégrant l’étranger, s’efface au profit d’une définition qui privi-
légie l’autochtonie » (Yao 2002:162). La distinction entre Ivoiriens et étrangers est
restée sans effet jusqu’à l’instauration de la carte de séjour en 1990. Ce document
active la distinction entre Ivoiriens et non-Ivoiriens définis désormais selon leur ap-
partenance ethnique, en même temps qu’il marque l’exclusion des étrangers du champ
politique. Le fonctionnement de ces catégories « dans les rapports sociaux et l’imagi-
naire social, rend quasi inopérante la définition juridique de l’étranger ». La valse des
définitions consécutives de l’étranger est liée aux compétitions internes pour le pou-
voir politique et aux moyens de légitimation de ce pouvoir. La question de la xéno-
phobie est liée à ces acrobaties conceptuelles de l’étranger. Mais elle ne peut véritable-
ment occulter la réalité d’une citoyenneté qui elle-même se définit par rapport aux
limites territoriales nationales et cette définition nouvelle rend caduques les « coutu-
mes » politiques électoralistes. Il faut effectivement s’interroger avec Yao :
Pourquoi la naturalisation (de l’étranger et de l’allogène) qui est d’abord une
catégorie juridique, et l’immigration de longue date (près de trois générations
dans le cas de la Côte d’Ivoire), ne suffisent pas dans l’imaginaire social, à intégrer
la catégorie de nationaux, au sens de « gens de chez nous » selon une expression
locale ? Ainsi, on peut bien être Ivoirien et demeurer anthropologiquement étranger
(Yao 2002:176-177).
Notes
1. Des associations de défense « des intérêts des Ivoiriens » vont se développer à partir de
1928 avec par exemple l’Union fraternelle des originaires de la Côte d’Ivoire (UFOCI).
par l’ex-parti unique comme ce fut le cas par exemple au milieu des années 1980 où un
match de football entre les Black Stars du Ghana et les Eléphants de Côte d’Ivoire a
été suivi de violences physiques envers les Ghanéens résidant en Côte d’Ivoire.
15. Le CSI premier ayant le soutien du Président Konan Bédié, tandis que le CNI, «
organisation rivale majoritaire est soupçonnée d’être favorable à l’ancien Premier
ministre Alassane Ouattara ».
16. Pendant la guerre, les dozos féticheurs, bardés d’amulettes, prennent part à la guerre
aux côtés des mouvements patriotiques rebelles. Les komians (féticheuses baoulé) dansent
l’Adjanou pour maudire les rebelles. Fokwè (tchaman) et Fakwè (Abbey) défilent à Abidjan
avec les patriotes, etc. de part et d’autre des zones patriotiques opposées, le mystique
traditionnel trouve sa place aux côtés des religions du livre et brouille la dimension
religieuse.
17. Association des femmes Gouro (marché Gouro), chef des Abbey, des Bété, ou encore de
la communauté Burkinabé de tel quartier d’Abidjan, renouveau de la conscience tchaman,
etc.
18. Les « Parlements » sont des espaces de « libre expression » apparaissant plus ou moins
spontanément dans les quartiers d’Abidjan et dans des villes de l’intérieur et dont la «
Sorbonne » du Plateau est la matrice historique ; les grins sont des lieux de rencontre
autour d’une tasse de thé où les convives parlent de sujets divers y compris d’actualité
politique. Les premiers pencheraient du côté du pouvoir tandis que les seconds seraient
favorables au RDR…
19. Les Bénédictions et Malédictions (Deutéronome 28) par exemple.
20. Parce qu’il s’inscrivait dans la France-Afrique et en tant que tel représentait une des
réussites patentes du bon élève d’Afrique de l’Ouest ? La réussite économique de la
Côte d’Ivoire aurait donc été en quelque sorte la réussite de la France (de même que la
réussite démocratique du Sénégal était celle de la France) en Afrique de l’Ouest.
21. Pour cette crise « ivoiro-ivoirienne », et en dépit d’une position diplomatique de « ni
ingérence ni indifférence », il fallait que la solution soit française et que le théâtre de la
signature du seul accord de paix possible soit Linas-Marcoussis… en France.
Références
Adom, C., 2000, « Le syndrome d’André Leclerc dans la poésie ivoirienne : de la quête
identitaire dans la nouvelle poésie chantée en Côte d’Ivoire’, Annales de l’Université du
Bénin, Série Lettres, Tome XX, pp.90-99.
Akindès, F., 2004, Les racines de la crise militaro-politique en Côte d’Ivoire, Dakar, Codesria.
Akindès, F., 1996, Les mirages de la démocratie en Afrique saharienne francophone, Dakar, Codesria.
Anderson, B., 1996, L’imaginaire national. Réflexion sur l’origineet l’essor du nationalisme, Paris, La
Découverte
Bahi, A., 2003, « La ‘Sorbonne’ d’Abidjan : rêve de démocratie ou naissance d’un espace
public ? », in Revue Africaine de Sociologie, 7, 1, Dakar, CODESRIA, pp.1-17.
Bahi, A., 2002, « Les lanternes de la Cité. Éthique professionnelle de la presse plurielle en
Côte d’Ivoire», in Patrick J. Brunet et Martin David-Blais éds., Valeurs et éthique dans les